dimanche 16 novembre 2014

CÉCILE SAUVAGE, POÉTESSE (1883-1927) - Segment 1


CÉCILE SAUVAGE, POÉTESSE (1883-1927)


LA CORBEILLE

Choisis-moi, dans les joncs tressés de ta corbeille, 
Une poire d'automne ayant un goût d'abeille, 
Et dont le flanc doré, creusé jusqu'à moitié, 
Offre une voûte blanche et d'un grain régulier. 
Choisis-moi le raisin qu'une poussière voile 
Et qui semble un insecte enroulé dans sa toile. 
Garde-toi d'oublier le cassis desséché, 
La pêche qui balance un velours ébréché 
Et cette prune bleue allongeant sous l'ombrage 
Son œil d'âne troublé par la brume de l'âge. 
Jette, si tu m'en crois, ces ramures de buis 
Et ces feuilles de chou, mais laisse sur tes fruits 
S'entrecroiser la mauve et les pieds d'alouette 
Qu'un liseron retient dans son fil de clochettes.


LA TASSE

Dans cette tasse claire où luit un cercle d'or 
J'ai versé du lait blanc pour ta lèvre vermeille. 
Comme un enfant dolent le long du corridor 
Un rayon de soleil s'étant couché sommeille.

Vois, la mouche gourmande est plus sage que toi. 
Perchée au bord du vase où son aile se mouille, 
Avec sa trompe fine et subtile elle boit 
Tandis que le jour bleu dévide sa quenouille.

Ah ! si la nuit venait, comme nous aurions peur ; 
La nuit fait les gros yeux avec la lune ronde 
Et tous les astres blonds qui pressent leur lueur 
Sur le front noir de l'ombre où l'angoisse est profonde.

Vite ! bois cette tasse avant que soit le soir ; 
Le moineau de la cage aime l'eau que je verse, 
La fleur du pot d'argile accueille l'arrosoir, 
Comme les champs nouveaux se plaisent à l'averse.

Et surtout ne va pas avec tes doigts fripons 
Déranger le niveau de la crème dormante ; 
On apporte la lampe et son nimbe au plafond 
Bouge comme au matin une source mouvante.

Dieu ! c'est l'ombre déjà ! Déjà le ver luisant 
Répand sa goutte d'or sur la verdure moite... 
Vite ! l'étoile fait les cornes en passant 
Et la lune a caché le soleil dans sa boîte.


NATURE, LAISSE-MOI...

Nature, laisse-moi me mêler à ta fange, 
M'enfoncer dans la terre où la racine mange, 
Où la sève montante est pareille à mon sang. 
Je suis comme ton monde où fauche le croissant 
Et sous le baiser dru du soleil qui ruisselle, 
J'ai le frisson luisant de ton herbe nouvelle. 
Tes oiseaux sont éclos dans le nid de mon cœur, 
J'ai dans la chair le goût précis de ta saveur,
Je marche à ton pas rond qui tourne dans la sphère,
Je suis lourde de glèbe, et la branche légère 
Me prête sur l'azur son geste aérien. 
Mon flanc s'appesantit de germes sur le tien. 
Oh ! laisse que tes fleurs s'élevant des ravines 
Attachent à mon sein leurs lèvres enfantines 
Pour prendre part au lait de mes fils nourrissons ; 
Laisse qu'en regardant la prune des buissons 
Je sente qu'elle est bleue entre les feuilles blondes 
D'avoir sucé la vie à ma veine profonde. 
Personne ne saura comme un fils né de moi 
M'aura donné le sens de la terre et des bois, 
Comment ce fruit de chair qui s'enfle de ma sève 
Met en moi la lueur d'une aube qui se lève 
Avec tous ses émois de rosée et d'oiseaux, 
Avec l'étonnement des bourgeons, les réseaux 
Qui percent sur la feuille ainsi qu'un doux squelette, 
La corolle qui lisse au jour sa collerette,
Et la gousse laineuse où le grain ramassé 
Ressemble à l'embryon dans la nuit caressé. 
Enfant, abeille humaine au creux de l'alvéole, 
Papillon au maillot de chrysalide molle, 
Astre neuf incrusté sur un mortel azur ! 
Je suis comme le Dieu au geste bref et dur 
Qui pour le premier jour façonna les étoiles 
Et leur donna l'éclair et l'ardeur de ses moelles. 
Je porte dans mon sein un monde en mouvement 
Dont ma force a couvé les jeunes pépiements, 
Qui sentira la mer battre dans ses artères, 
Qui lèvera son front dans les ombres sévères 
Et qui, fait du limon du jour et de la nuit, 
Valsera dans l'éther comme un astre réduit.


DANS L'OMBRE DE CE VALLON

Dans l'ombre de ce vallon 
Pointent les formes légères 
Du Rêve. Entre les bourgeons 
Et du milieu des fougères 
Émergent des fronts songeurs 
Dans leurs molles chevelures, 
Et des mamelles plus pures 
Que le calice des fleurs.

Ô rêve, de cette écorce 
Dégage ton souple torse, 
Tes deux seins roses et blancs, 
Et laisse dans le branchage 
Retomber le long feuillage 
De tes cheveux indolents. 
Ne sors jamais qu'à demi 
De cette écorce native 
Et reste à jamais captive 
De ce silence endormi, 
Ô Beauté triste et pensive.


LE CŒUR TREMBLANT, LA JOUE EN FEU

Le cœur tremblant, la joue en feu, 
J'emporte dans mes cheveux 
Tes lèvres encore tièdes.
Tes baisers restent suspendus 
Sur mon front et mes bras nus 
Comme des papillons humides. 
Je garde aussi ton bras d'amant, 
Autoritaire enlacement, 
Comme une ceinture à ma taille.


BEAUTÉ, DANS CE VALLON...

Beauté, dans ce vallon étends-toi blanche et nue 
Et que ta chevelure alentour répandue 
S'allonge sur la mousse en onduleux rameaux ; 
Que l'immatérielle et pure voix de l'eau, 
Mêlée au bruit léger de la brise qui pleure, 
Module doucement ta plainte intérieure. 
Une souple lumière à travers les bouleaux 
Veloute ta blancheur d'une ombre claire et molle ; 
Grêle, un rameau retombe et touche ton épaule 
Dans le fin mouvement des arbres où l'oiseau 
Voit la lune glisser sous la pâleur de l'eau, 
Ô silence et fraîcheur de la verte atmosphère 
Qui semble dans son calme envelopper la terre 
Et t'endormir au sein d'un limpide univers, 
Ô silence et fraîcheur où tes yeux sont ouverts 
Pour suivre longuement ta muette pensée 
Sur l'eau, dans le feuillage et dans l'ombre bercée. 
Immortelle beauté, 
Pensée harmonieuse embrassant la nature, 
Endors sereinement ton rêve et ton murmure 
Au-dessus des clameurs lointaines des cités. 
Le monde à ton regard s'efface et se balance 
Autour de ces bouleaux pleureurs 
Et l'hymne de ton âme infiniment s'élance 
Dans l'insaisissable rumeur.

Vallon, pelouse, silence
Où l'ombre vient s'allonger ; 
Une pâle lueur danse
Et de son voile léger
Effleure ta forme claire
Sur qui rêvent les rameaux
Et le mouvement de l'eau
Paisible entre les fougères.


JUSQU'AU CIEL D'AZUR GRIS LE PRÉ LÉGER S'ÉLÈVE

Jusqu'au ciel d'azur gris le pré léger s'élève 
Comme une route fraîche inconnue aux vivants ; 
La mouillure de l'herbe et de la jeune sève

Répand dans l'air rêveur son haleine d'argent. 
Sur les bords de ce pré le bouleau se balance 
Avec le merisier profond dans ses rameaux 
Où des moineaux dorés sautillent en silence 
Comme aux pures saisons d'un univers nouveau.

Je te pénètre, ô pré que longent des collines 
Où la fougère étend son feuillage en réseau. 
Et j'écoute parler la voix molle et divine 
De la calme nature au milieu des oiseaux.


QUE JE REPOSE EN TOI...

Que je repose en toi, mon beau logis d'amour, 
Dans la nuit de ton cœur sur mon être scellée. 
Tu seras mon tombeau. Oubliant les détours, 
Ombre, je vais descendre, en ton ombre effacée.

Tu seras mon tombeau. Enfin je vais dormir, 
Prise dans le linceul que me fera ton âme, 
Goûtant, morte sacrée, au sein du souvenir, 
L'amour intérieur que ma vie réclame.

Grave, mon cœur descend en ton cœur qui m'enserre, 
Me voile, me chérit, me recueille à jamais, 
Et, bleu soleil dont le baiser perce la terre, 
Ton œil étincelant luit sur mes yeux fermés.


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