mardi 12 novembre 2013

LOUISE ACKERMANN, POÉTESSE (1813-1890)


LOUISE ACKERMANN, POÉTESSE
 (1813-1890)

L’IDÉAL

I

Idéal ! Idéal ! sur tes traces divines,
Combien déjà se sont égarés et perdus !
Les meilleurs d’entre nous sont ceux que tu fascines ;
Ils se rendent à toi sans s’être défendus.
Ce n’est point lâcheté, mais fougue involontaire,
Besoin d’essor, dégoût de tout ce qui périt,
Pur désir d’échapper à l’affreux terre-à-terre,
A ce joug du réel qui courbe et qui meurtrit.
Séducteur souverain, c’est ta main qui les aide
A secouer leur chaîne, à jeter leur fardeau,
Et quand la Vérité les trouble et les obsède,
Tu mets devant leurs yeux ton prisme ou ton bandeau.
Afin de mieux tromper leur âme inassouvie,
Tu prends le nom d’amour en traversant leur vie.
A ta voix ils feront, passagers ici-bas,
Du désir affolé leur boussole suprême.
Dans l’incommensurable ils ouvrent leur compas ;
L’objet de leur poursuite est l’impossible même ;
II leur faut avant tout ce qui n’existe pas.
Par un courant fatal poussés vers le mirage,
Ayant perdu leur lest, jeté leurs avirons,
D’avance ils sont, hélas ! dévolus au naufrage.
Si la réalité seule est le vrai rivage,
Plutôt que d’aborder, ils s’écrieraient : « Sombrons ! »
Sombrez donc, sombrez tous, les uns après les autres,
Toi qui ne tends qu’au ciel comme toi qui te vautres.
A tous deux l’Idéal ouvre un gouffre enchanté,
Qu’il soit l’amour divin ou bien la volupté.
Mais avant de partir, chacun pour son abîme,
Sous un commun éclair, ne fût-ce qu’un moment,
Le débauché splendide et l’ascète sublime
Se seront rencontrés dans le même tourment.

II

Les voilà déjà loin, suivant leur destinée.
Au frêle amour humain arrachant son flambeau,
Tu tombas tout à coup dans ta course effrénée,
Toi qu’on nous peint d’abord si candide et si beau.
Victime du désir, plein d’une ardeur étrange,
Tu t’acharnais en vain à fouiller dans la fange.
Et descendais toujours sans cesser d’aspirer.
Oui, jusqu’au bout tu crus, sous ta lèvre pâlie.
Obtenir de l’ivresse en t’abreuvant de lie ;
Tu ne parvins pas même à te désaltérer.
Chaque jour plus ardent, vers de nouvelles ondes
Nous te voyons, don Juan, haleter et courir,
Criant toujours : « J’ai soif ! » à ces sources profondes
Que d’une haleine en feu tu venais de tarir.
Enfin, l’enfer s’ouvrit. Dans ce gouffre des âmes
Tu t’es précipité, plongeur passionné ;
Et qu’as-tu découvert ? — Des démons et des flammes.
— Mais tu les connaissais avant d’être damné !

III

Ah ! qui nous donnera, sur l’autre route ouverte.
Le courage de suivre un plus noble égaré ?
Il n’en périt pas moins ; le divin fut sa perte :
C’est vers en haut qu’il prit son vol désespéré.
A l’ardeur de ses vœux que ce monde eût déçue,
Et quand les passions tentaient de l’agiter,
C’est du côté du ciel qu’il cherchait une issue,
Sachant que toute flamme est faite pour monter.
Non, malgré la jeunesse, et sa fougue et ses fièvres,
II ne vous connut point, transports avilissants,
Et le jeune homme ardent n’a pas sali ses lèvres,
Tout altéré qu’il fût, au vase impur des sens.
Qu’à de commun son âme avec la chair fragile ?
Dût sa force se perdre en des élans ingrats,
Plutôt que d’embrasser une idole d’argile,
Au fantôme divin il a tendu les bras.
S’il crut parfois sentir, le grand visionnaire,
Battre le cœur d’un Dieu sur son cœur de chrétien,
C’est que pour l’animer, ce cœur imaginaire,
Il lui prêtait l’amour qui débordait du sien.
Toi, son premier flambeau, Science, il te renie ;
Le miracle est sa loi. Vers un monde inconnu
Des ailes le portaient, d’envergure infinie ;
Dans l’illusion pure elles l’ont soutenu.
Des mains de l’Idéal, et préparé pour elle,
Cette dominatrice absolue et cruelle,
La Foi t’a pris, Pascal, et ne t’a plus rendu.
Que ta raison résiste, aussitôt tu l’accables.
En un jour solennel coupant ses derniers câbles,
Tu lanças vers le ciel ton esquif éperdu.
Seul but de ton essor, vertigineux, rapide,
L’abîme était en haut, mais profond, mais perfide,
Qui t’attirait à lui comme un divin aimant.
Aussi, sans l’arrêter tu montais en plein vide ;
Pour ton âme emportée et toujours plus avide
L’ascension s’achève en engloutissement.

IV

Implacable Idéal ! enfin, ton œuvre est faite.
Au gré de tes désirs, sous ton souffle enivrant,
Le supplice fut double et double la défaite.
Tu peux t’enorgueillir, ton triomphe est navrant.
On te donne deux cœurs, deux grands cœurs que la vie
A ses combats ainsi qu’à ses fêtes convie,
Qu’elle allait couronner en vrais triomphateurs,
Oui, deux êtres, la fleur de l’humaine nature.
Qu’en fais-tu ? Des martyrs, des fous, des déserteurs.
Leur aspiration ne fut qu’une torture ;
Car tu ne repais point ; tu ne veux que leurrer.
Toi qui les affamais, tu leur devais pâture,
Et tu ne leur donnas qu’une ombre à dévorer !



PAROLES D’UN AMANT

Au courant de l’amour lorsque je m’abandonne,
Dans le torrent divin quand je plonge enivré,
Et presse éperdument sur mon sein qui frissonne
Un être idolâtre.

Je sais que je n’étreins qu’une forme fragile,
Qu’elle peut à l’instant se glacer sous ma main,
Que ce cœur tout à moi, fait de flamme et d’argile,
Sera cendre demain ;

Qu’il n’en sortira rien, rien, pas une étincelle
Qui s’élance et remonte à son foyer lointain :
Un peu de terre en hâte, une pierre qu’on scelle,
Et tout est bien éteint.

Et l’on viendrait serein, à cette heure dernière,
Quand des restes humains le souffle a déserté,
Devant ces froids débris, devant cette poussière
Parler d’éternité !

L’éternité ! Quelle est cette étrange menace ?
A l’amant qui gémit, sous son deuil écrase,
Pourquoi jeter ce mot qui terrifie et glace
Un cœur déjà brisé ?

Quoi ! le ciel, en dépit de la fosse profonde,
S’ouvrirait à l’objet de mon amour jaloux ?
C’est assez d’un tombeau, je ne veux pas d’un monde
Se dressant entre nous.

On me répond en vain pour calmer mes alarmes !
« L’être dont sans pitié la mort te sépara,
Ce ciel que tu maudis, dans le trouble et les larmes,
Le ciel te le rendra. »

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d’une auréole,
Rempli d’autres pensers, brûlant d’une autre ardeur,
N’ayant plus rien en soi de cette chère idole
Qui vivait sur mon cœur !

Ah! j’aime mieux cent fois que tout meure avec elle,
Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir ;
La douleur qui me navre est certes moins cruelle
Que votre affreux espoir.

Tant que je sens encor, sous ma moindre caresse,
Un sein vivant frémir et battre à coups pressés,
Qu’au-dessus du néant un même flot d’ivresse
Nous soulève enlacés,

Sans regret inutile et sans plaintes amères,
Par la réalité je me laisse ravir.
Non, mon cœur ne s’est pas jeté sur des chimères :
Il sait où s’assouvir.

Qu’ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne,
Moi qui ne suis qu’élan, que tendresse et transports ?
Mon ciel est ici-bas, grand ouvert et sans borne ;
Je m’y lance, âme et corps.

Durer n’est rien. Nature, ô créatrice, ô mère !
Quand sous ton œil divin un couple s’est uni,
Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère
S’il se sent infini ?

C’est une volupté, mais terrible et sublime,
De jeter dans le vide un regard éperdu,
Et l’on s’étreint plus fort lorsque sur un abîme
On se voit suspendu.

Quand la Mort serait là, quand l’attache invisible
Soudain se délierait qui nous retient encor,
Et quand je sentirais dans une angoisse horrible
M’échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas. Fort de ma douleur même,
Tout entier à l’adieu qui va nous séparer,
J’aurais assez d’amour en cet instant suprême
Pour ne rien espérer.

Nice, 17 mai 1867.



L'AMOUR ET LA MORT

(A M. Louis de Ronchaud)

I

Regardez-les passer, ces couples éphémères !
Dans les bras l'un de l'autre enlacés un moment,
Tous, avant de mêler à jamais leurs poussières,
Font le même serment :

Toujours ! Un mot hardi que les cieux qui vieillissent 
Avec étonnement entendent prononcer,
Et qu'osent répéter des lèvres qui pâlissent
Et qui vont se glacer.

Vous qui vivez si peu, pourquoi cette promesse 
Qu'un élan d'espérance arrache à votre cœur, 
Vain défi qu'au néant vous jetez, dans l'ivresse 
D'un instant de bonheur ?

Amants, autour de vous une voix inflexible
Crie à tout ce qui naît : "Aime et meurs ici-bas ! " 
La mort est implacable et le ciel insensible ;
Vous n'échapperez pas. 

Eh bien ! puisqu'il le faut, sans trouble et sans murmure, 
Forts de ce même amour dont vous vous enivrez
Et perdus dans le sein de l'immense Nature,
Aimez donc, et mourez !

II

Non, non, tout n'est pas dit, vers la beauté fragile 
Quand un charme invincible emporte le désir, 
Sous le feu d'un baiser quand notre pauvre argile 
A frémi de plaisir.

Notre serment sacré part d'une âme immortelle ; 
C'est elle qui s'émeut quand frissonne le corps ; 
Nous entendons sa voix et le bruit de son aile 
Jusque dans nos transports.

Nous le répétons donc, ce mot qui fait d'envie 
Pâlir au firmament les astres radieux,
Ce mot qui joint les cœurs et devient, dès la vie,
Leur lien pour les cieux.

Dans le ravissement d'une éternelle étreinte 
Ils passent entraînés, ces couples amoureux, 
Et ne s'arrêtent pas pour jeter avec crainte 
Un regard autour d'eux.

Ils demeurent sereins quand tout s'écroule et tombe ; 
Leur espoir est leur joie et leur appui divin ; 
Ils ne trébuchent point lorsque contre une tombe 
Leur pied heurte en chemin.

Toi-même, quand tes bois abritent leur délire,
Quand tu couvres de fleurs et d'ombre leurs sentiers,
Nature, toi leur mère, aurais-tu ce sourire
S'ils mouraient tout entiers ?

Sous le voile léger de la beauté mortelle
Trouver l'âme qu'on cherche et qui pour nous éclot, 
Le temps de l'entrevoir, de s'écrier : " C'est Elle ! " 
Et la perdre aussitôt,

Et la perdre à jamais ! Cette seule pensée
Change en spectre à nos yeux l'image de l'amour. 
Quoi ! ces vœux infinis, cette ardeur insensée 
Pour un être d'un jour !

Et toi, serais-tu donc à ce point sans entrailles,
Grand Dieu qui dois d'en haut tout entendre et tout voir, 
Que tant d'adieux navrants et tant de funérailles 
Ne puissent t'émouvoir,

Qu'à cette tombe obscure où tu nous fais descendre 
Tu dises : " Garde-les, leurs cris sont superflus. 
Amèrement en vain l'on pleure sur leur cendre ;
Tu ne les rendras plus ! "

Mais non ! Dieu qu'on dit bon, tu permets qu'on espère ; 
Unir pour séparer, ce n'est point ton dessein.
Tout ce qui s'est aimé, fût-ce un jour, sur la terre,
Va s'aimer dans ton sein.

III

Eternité de l'homme, illusion ! chimère !
Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain !
Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !

Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle 
Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés, 
Vous oubliez soudain la fange maternelle 
Et vos destins bornés.

Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires 
Seuls au Pouvoir fatal qui détruit en créant ? 
Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères 
En face du néant.

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :
" J'aime, et j'espère voir expirer tes flambeaux. " 
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles 
Luiront sur vos tombeaux.

Vous croyez que l'amour dont l'âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons ;
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse :
"Nous aussi nous aimons !"

Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs ;
La Nature sourit, mais elle est insensible :
Que lui font vos bonheurs ?

Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle,
C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor. 
Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle,
Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître ; 
Le reste est confondu dans un suprême oubli. 
Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître :
Son vœu s'est accompli.

Quand un souffle d'amour traverse vos poitrines, 
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus, 
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines 
Vous jettent éperdus ;

Quand, pressant sur ce cœur qui va bientôt s'éteindre 
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas, 
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre 
L'Infini dans vos bras ;

Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims, 
Ces transports, c'est déjà l'Humanité future 
Qui s'agite en vos seins.

Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu'ont émue un instant la joie et la douleur ; 
Les vents vont disperser cette noble poussière 
Qui fut jadis un cœur.

Mais d'autres cœurs naîtront qui renoueront la trame 
De vos espoirs brisés, de vos amours éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,
Dans les âges lointains.

Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l'amour. 
Chacun rapidement prend la torche immortelle 
Et la rend à son tour.

Aveuglés par l'éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea, 
De la tenir toujours : à votre main mourante 
Elle échappe déjà.

Du moins vous aurez vu luire un éclair sublime ; 
Il aura sillonné votre vie un moment ;
En tombant vous pourrez emporter dans l'abîme 
Votre éblouissement.

Et quand il régnerait au fond du ciel paisible
Un être sans pitié qui contemplât souffrir,
Si son œil éternel considère, impassible,
Le naître et le mourir,

Sur le bord de la tombe, et sous ce regard même,
Qu'un mouvement d'amour soit encor votre adieu !
Oui, faites voir combien l'homme est grand lorsqu'il aime,
Et pardonnez à Dieu !




NOTE

Deuxième illustration : L'Amour et Psyché - Peinture de François-Edouard Picot (1817)




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