mercredi 6 novembre 2013

L’inespéré groupe Savages, nominé par la BBC au titre de « Sound of 2013 », doit beaucoup à sa chanteuse française Jehnny Beth du duo John and Jehn. Que j’encense depuis près de trois ans sur « UNE SECONDE, ET L’ÉTERNITÉ ». C’est un peu fatigant pour votre serviteur, à la longue, d’avoir toujours raison.



John/Johnny Hostile (Nicolas Congé)
et Jehn/Jehnny Beth (Camille Berthomier)
John (Nicolas Congé) et Jehn (Camille Berthomier) ne chôment pas. En 2010, non contents d’avoir sorti leur deuxième opus Time for the devil, sans conteste disque de l’année en France (voir mon article sur cette page), le couple depuis quatre ans londonien décide de créer son propre label Pop noire qui lui permet de signer, comme premier artiste, le chanteur de pop-coldwave français Lescop dont l’album éponyme coécrit avec John (rebaptisé Johnny Hostile pour ce projet) sera particulièrement remarqué via le hit minimaliste La forêt en 2012 (voir par ici). Durant cette période de foisonnement, Jehn en profite pour passer plus de temps avec la guitariste Gemma Thomson, accompagnatrice du duo en concert. 

Celle-ci joue régulièrement avec la bassiste Ayse Hassan, une musique sans concession. Le deux comparses ont déjà eu l’idée de proposer au compagnon de Jehn de les rejoindre afin de monter un groupe très électrique évoquant le post-punk acide de l’ère Thatcher. John, un peu effrayé par le projet, décline l’offre. Mais en parle à Jehn, qui se montre bien plus réceptive, peut-être séduite par l’opportunité de casser un peu l’imagerie glamour qu’elle renvoie au sein du duo John and Jehn. L’idée, très tentante, de former un groupe essentiellement féminin se profile, et bientôt les trois complices recrutent une batteuse, Fay Milton. Il reste à trouver un nom correspondant aux intentions du quatuor. Ce sera Savages. Intitulé en adéquation avec l’essence de la musique produite : quelque chose de brut, de félin, de saturé et dissonant, n’ayant pas de place pour la mièvrerie ou les sentiments faciles. 

SAVAGES (Ayse Hassan, Gemma Thomson, Jehnny Beth, Fay Milton) © 2013 Cabin Fever Sounds

Un gang renouant avec l’explosion rock et coldwave de la fin des années 70 : « une musique de mecs jouée par des filles...» comme se plait à le clamer Jehn lors des interviews (renommée Jehnny Beth pour l’occasion). Que l’on n'y voit pas pour autant une envie de se la jouer « féministes girl-power », comme tant de pathétiques amazones opportunistes, produits de notre époque factice en déliquescence. Pas de postures féministes grotesques « à la Femen » dans la matrice Savages (manquerait plus que ça !) : Jehn se permet même d’évoquer dans une chanson la soumission à un homme, sans calculs, avec option masochiste : « I took a beating today, and that was the best thing I ever had/J'ai pris une raclée aujourd'hui, et c'était la meilleure chose que j'ai jamais eue ». Inutile de préciser que les inénarrables Isabelle Alonzo, Najat Vallaud-Belkacem ou Anne-Cécile Mailfert ne pourront que s’étrangler (hein ? Qui s’est écrié « Tant mieux ! » ? Attention, hein, j’veux des noms !) à l’écoute de cette chanson rétive au formatage idéologique de notre époque « droit-de-l’hommiste » fallacieuse. 

Pour Jehn, la vision de l’artiste est celle d’un combattant, et l’armure du musicien : sa musique. Elle a beaucoup d’estime pour les musiciens du groupe indépendant Fugazi et son leader Ian McKaye, emblématique exemple d’intégrité artistique avec son label Dishord record qui lui permet de rester libre face aux requins des majors. C’est en ayant à l’esprit l’attitude de McKaye que John and Jehn ont eu l’idée de fonder Pop noire. Savages bénéficie de cette liberté. En France d’autres ont aussi eu cette logique démarche : il y a notamment le cas de Christian Vander (lui aussi, dès ses débuts en 1970, se réfère au concept d’artiste-combattant : « L'armée de ceux qui sont tombés n'a pas rendu les armes, elle marche dans les rangs des soldats ») qui, à l’aide de son ancienne compagne Stella et de son ingénieur du son Francis Linon, fondèrent le label Seventh records dès 1986, afin notamment de reprendre le contrôle de toute la discographie du plus grand groupe que l’hexagone ait connu (Magma) et s’affranchir des labels plénipotentiaires qui diffusaient ses disques à l’origine (A&M records, Barclay records, Philips records). C’est une quête de liberté audacieuse, où le créateur se débarrasse du financier. A notre époque, presque un rêve inatteignable.

Savages n’a pas écrit de chansons dans l’optique de construire l’album, comme le font la plupart des groupes, mais les a conçues avant tout pour la scène, pour pouvoir s'exprimer, brut de décoffrage, face à une audience désireuse de redécouvrir les enjeux premiers du rock, sa spontanéité, son urgence, ses réponses face à la frustration. Le lien idéologique est donc fait avec les groupes anglais de la fin des seventies qui, des Sex pistols aux Buzzcocks, de Public image limited à Joy division, et de Killing joke à Siouxsie and the banshees dynamitèrent les digues d’un rock endormi et sclérosé, coupé de la réalité et se regardant le nombril en permanence.

Spontanéité et fraîcheur ne veut pas dire amateurisme et naïveté. On est frappé par le professionnalisme et la maîtrise des quatre musiciennes qui à l’évidence savent où elles vont, et s’y rendent le pied sur l’accélérateur. Jehn a gardé la magnétisme dont elle faisait déjà preuve dans le duo qu’elle forme avec son compagnon John. Sa nouvelle coupe de cheveux « à la garçonne » lui donne un aspect androgyne qu’elle n’avait pas auparavant, et en concert l’on pense irrésistiblement à feu Ian Curtis, chanteur tourmenté de Joy division, en la regardant être ainsi possédée par l’énergie et l’intensité sonore qui s’emparent de la scène. L’un des autres atouts majeurs du combo est ce son si percutant, dominé par la basse monumentale de Ayse Hassan (j’adore la basse, surtout lorsqu’elle propose comme ici un son énorme) et l’hypnotique son de guitare de l’indispensable Gemma Thomson, tout en distorsions et échos quasi psychédéliques (enfant, la petite Gemma trouvait plaisir à imaginer des situations extrêmes, chaotiques, se voyant par exemple avec ses parents dans un train qui déraille, appréhendant l’excitation et la peur d’une mort imminente. Nul doute qu’elle en a trouvé la transcription avec ses sonorités de guitare souvent au bord de la sortie de route, inondées par un déluge de larsens). 



ÉTUDE DE L’ALBUM  Les onze titres composant l’album (doté d’une belle pochette digipack pour l’édition CD, reproduisant les textes de Jehn sur une grande page noire pliée format 33 tours) s’égrènent harmonieusement, semblant être en interaction les uns avec les autres. En fait le disque se compose en deux groupes de 5 chansons, interrompus par un petit entracte sans paroles de 2mm tout en atmosphère Lynchienne (Dead nature). 

- SHUT UP  Le disque démarre avec les 50 secondes du sample d’un dialogue d’Opening night, l’un des films phares de John Cassavetes, introduction cinéphile au tellurique Shut up permettant une bonne entrée en matière pour un disque qui jamais ne relâchera l’enfiévrée emprise s’exerçant sur l’auditeur. S’en dégage tout particulièrement le son « humide » tout en échos de l’excellente Gemma.

- I AM HERE  Les 3mn21 d’I am here s’enchaînent dans un déluge d’échos Sonic youthiens. Plus que jamais ressent-on la filiation que semble avoir Jehn avec la Siouxie débutante de The scream. Interdépendance passionnante entre la batterie et la basse. 

- CITY’S FULL  Viennent les 3mn27 tendues de l’excellent City’s full (déjà un classique) qui, sur le disque, semblent presque trop sages en regard de ce que peut donner le morceau lorsqu’il est joué en concert ou dans des conditions « live » (à ce titre on préférera la version plus animale qu’en donne le groupe lors des séances remarquables réalisées par la radio KEXP - voir les deux premières vidéos et la dernière en fin d’article -).

- STRIFE Strife nous gratifie pendant presque 4mn d’un climat électrique passionnant tout en essences Joy divisionesquesIls se demandent comment nous le faisons/Ils me demandent si je m'inquiète/Ils se demandent comment viennent les années/Et ils n'ont aucune idée/De ce que nous faisons dans la nuit/Et comment pour vous et moi/L'heure jamais ne sonne »). C’est le genre de morceau qui vous envahit dès les premières secondes, typique d’un rock moderne aux forces ensorceleuses.

- WAITING FOR A SIGN   Waiting for a sign vient conclure en beauté ce que j’imagine être la première face du 33 tours (pour l’édition vinyle, compter 7 à 8 euros supplémentaires par rapport au CD). Une belle chanson qui vient calmer le jeu, où se distinguent la voix très émouvante de Jehn et les nombreux échos et larsens inspirés de Gemma.

- SHE WILL  Après Dead nature (le petit entracte évoqué plus haut) arrive ce qu’on peut déjà nommer comme le hit du groupe, l’épique She will (deuxième vidéo en fin d’article), morceau extrêmement marquant où éclate la richesse du quatuor, ce genre de titre rock qu’on est heureux de découvrir un jour de doute, juste avant le déluge, alors qu’on croyait inexorable la fin des choses et des gens. Vaillante et volontaire, la chanson préserve cependant le coté revêche du combo. De celui-ci on peut mesurer l’intégrité en constatant que She will ne dépasse pas les 3mn30, alors qu’à l’évidence il y avait matière à rallonger considérablement le morceau, facilité généralement opérée par une majorité de groupes lorsqu’ils prennent conscience qu’ils ont entre les mains un « bon filon » propre à accroître la durée de l’album : on appelle ça « jouer la montre ». Non, pas ici. Pour faire durer le plaisir l’auditeur sera donc condamné à se repasser She will en mode repeat, inlassablement, en espérant y découvrir les mystères cachés. (« Elle va entrer dans la salle/Elle va entrer dans le lit/Elle va parler comme un ami/Elle va baiser comme un homme »).

- NO FACE  No face enchaîne sur un rythme soutenu, mesure indispensable compte tenu du morceau de bravoure qui le précède. Pour autant cette sorte de rock garage survitaminé de 3mn36 me semble être le titre le plus faible du disque. Mais quel morceau pourrait apparaître glorieux à la suite du flamboyant She will ?

- HIT ME  La minute 40 de Hit me ressuscite agréablement le fantôme d’Hüsker dü (période Zen arcade). Un exercice de style remporté haut la main, autant au niveau de la musique que des paroles (« J'ai pris une raclée aujourd'hui/Et c'était la meilleure chose que j'ai jamais eue/Je pense que je suis prête ce soir/Il m'a frappée, m'a frappée avec ses mains/Mais c'est le seul moyen que j'ai pour apprendre/Si l'enfer est un combat de chiens/Je pense que je suis prête ce soir »).

- HUSBAND  Exercice de style que vient confirmer Husband, qui reste dans la même tonalité et la même démarche que Hit me. A mes yeux, deux hommages féminins (peut-être inconscients) à Bob Mould et Grant Hart, les deux leaders d’Hüsker dü qui inspirèrent tant de groupes malgré leur manque de reconnaissance grand-public (« Whoa, je me suis réveillée et j'ai vu le visage d'un mec/Je ne sais pas qui il était/Il n'avait pas d'yeux/Sa présence m'a fait me sentir si mal à l'aise/Oh, oh c'est sûr, ma dernière heure/C'est sûr, ma dernière heure/Dieu, je veux m'en débarrasser/Ouais, m'en débarrasser »).  

- MARSHAL DEAR  Marshal dear vient clore ce premier opus magistral en surprenant l’auditeur avec une ballade dans la pure tradition d’un certain rock expressionniste qui fit les belles heures de la scène berlinoise underground du milieu des années 80, via des groupes comme Crime and the city solution ou Nick Cave and the bad seeds. La chanson apporte un climat un peu différent de ce qui a été proposé jusqu’alors dans l’album (avec notamment un solo de clarinette aérien), bien qu’au final il ne remet pas en cause sa cohérence globale.

SAVAGES - CITY'S FULL (LIVE ON KEXP)

SAVAGES - SHE WILL (LIVE ON KEXP)

SAVAGES - STRIFE (LIVE AT PIANOS NEW YORK CITY)

SAVAGES - SHUT UP (LIVE ON KEXP)




2 commentaires:

Alcindor a dit…

Excellent article sur un groupe rare et excitant.

Christian Larcheron a dit…

Merci pour le compliment et pour votre passage ici. Savages est assez exceptionnel, espérons que sa musique arrivera à toucher un maximum de gens. Pour le moment ça commence à être un peu le cas en Angleterre, mais malheureusement pas en France (ce pays en état de décomposition avancée). J’espère que mon article contribuera (avec d'autres) à changer la donne...