mercredi 12 juin 2013

PONTUS DE TYARD, POÈTE (1521-1605) - Segment 1


PONTUS DE TYARD, POÈTE (1521-1605)


FORTUNE ENFIN PITEUSE À MON TOURMENT

Fortune enfin piteuse à mon tourment, 
Me fit revoir le soleil de mes yeux, 
Alors qu'Amour me traitant encor mieux, 
Me fit jouir de mon contentement.

Ô jour heureux, éclairci clairement, 
De mon soleil ! ô soleil gracieux, 
Saint, et luisant plus que celui des cieux ! 
Digne de lui en tout le firmament !

Le grand plaisir, que j'eus de toi jouir,
Fit tellement mes deux yeux éblouir, 
Au flamboyer de tes vives ardeurs,

Que prenant peur de trop me contenter,
Content je fus loin de toi m'absenter, 
Dont maintenant, hélas, hélas, je meurs.


J'AI TANT CRIÉ, Ô DOUCE MORT, RENVERSE

J'ai tant crié, ô douce Mort, renverse 
Avec ce corps mon grief tourment sous terre, 
Que je me sens presque finir la guerre 
De l'espérance à mon désir diverse.

Vois, Dame, vois, que les pleurs que je verse, 
Et les soupirs ardents, que je desserre 
Hors de mon cœur, et le trait qui m'enferre, 
Veulent finir si dure controverse.

Mes pleurs ont ja tant d'humeur attiré, 
Et mes soupirs tant d'ardeur respiré, 
Et tant de sang ce trait m'a fait répandre,

Que sans humeur, chaleur, ou sang encore, 
Ce peu d'esprit qui m'est resté t'adore 
En ce corps sec, froid, pâle, et presque en cendres.


A CET ANNEAU PARFAIT EN FORME RONDE

A cet anneau parfait en forme ronde,
Ensemble et toi, et moi, je parangonne.
La foi le clôt : la foi ne m'abandonne.
Son teint est d'or : moins que l'or tu n'es blonde.

S'il est semé de larmes : trop abonde
L'humeur en moi, qui proie au deuil me donne.
Si un écrit au dedans l'environne 
Tu m'es au cœur en gravure profonde. 

Sa foi retient un diamant lié 
Et mon service à toi tout dédié 
T'arrêtera ; tant sois cruelle, ou dure, 

Et puis, ainsi que ni force, ni flamme 
Peut consumer un diamant, (Madame)
Malgré tout sort sans fin mon amour dure.


QUAND LE DÉSIR DE MA HAUTE PENSÉE

Quand le désir de ma haute pensée, 
Me fait voguer en mer de ta beauté, 
Espoir du fruit de ma grand' loyauté, 
Tient voile large à mon désir haussée.

Mais cette voile ainsi en l'air dressée, 
Pour me conduire au port de privauté, 
Trouve en chemin un flot de cruauté, 
Duquel elle est rudement repoussée. 

Puis de mes yeux la larmoyante pluie, 
Et les grands vents de mon soupirant cœur, 
Autour de moi émeuvent tel orage

Que si l'ardeur de ton amour n'essuie 
Cette abondance, hélas, de triste humeur, 
Je suis prochain d'un périlleux naufrage.


ŒIL ÉLOIGNÉ DU JOUR, QUI TE RECRÉE

Œil éloigné du Jour, qui te recrée, 
Comme, en l'obscur d'une nuée épaisse 
Peux-tu tirer une si vive espèce 
D'un corps, non corps, qui vainement se crée ?

Cœur martelé, quelle Éride est entrée
Dedans ton fort ? quelle pâle crainte est-ce, 
Qui d'engendrer ta ruine te presse, 
Et d'allaiter la fère de Matrée ?

Tourne avec moi, tourne avec moi, mon œil :
Le moindre rais de notre beau Soleil 
Chassera l'ombre, et le ténébreux songe.

Courage, ô cœur, courage, où je te mène, 
Un ris serein, un autre fils d'Alcmène,
Assommera la fère qui te ronge.


ÉPIGRAMME DE SALMACE

A peine avait seize ans, de la belle Vénus 
Et du Cyllénien la jeune et chère race, 
Quand, au temps que Phébus son plus long chemin trace, 
Dans un fleuve il voulut baigner ses membres nus.

Mes souhaits, dit Salmace, ore sont advenus. 
Ce disant, elle court, entre en l'eau et l'embrasse, 
La peur saisit le cœur, et la honte la face 
D'Hermaphrodit, qui n'a les feux d'Amour connu.

Plus la Nymphe l'étreint, plus d'échapper il tâche, 
Dea, dit-elle, fâcheux, donc ma beauté te fâche. 
Si faut-il qu'à jamais ton corps au mien s'assemble.

Soit ainsi, dit Vénus, mais aussi vrai sera 
Que quiconque en ton fleuve, ô Salmace, entrera, 
Aura, comme vous deux, les deux sexes ensemble.



NOTE

Deuxième illustration : Idylle - Peinture de William Adolphe Bouguereau (1851)


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