lundi 18 février 2013

JACQUES GRÉVIN, POÈTE (1538-1570)


JACQUES GRÉVIN, POÈTE (1538-1570)



CES BEAUX CHEVEUX CRÊPÉS

Ces beaux cheveux crêpés, qu'en mille et mille sortes 
Tu trousses bravement sur le haut de ton front, 
Dedans vingt ou trente ans au monde ne seront 
Mais avec le corail de tes deux lèvres mortes : 

Ces deux monts cailletés, des deux fraises retordes, 
Ces deux bras potelés, et ces beaux doigts mourront, 
Seulement au cercueil les cendres demeur'ront 
Encloses pesamment dessous les pierres fortes, 

Et puis pour tout cela tu te fais adorer, 
Tu fais plaindre, gémir, pleurer, désespérer, 
Puis mourir, puis revivre un amant en martyre. 

Uses-en cependant, Françoise, que le temps 
T'en donne le loisir : car tous ces poursuivants 
En la fin comme moi ne s'en feront qu'en rire.


LE RIS DE MA MAISTRESSE EST UN PRINTEMPS DE ROSES...

Le ris de ma Maistresse est un Printemps de roses,
De boutons, et d'oeillets, et sa chaste beauté 
Représente à mes yeux la chaleur d'un Esté,
Alors que sur les champs sont les grappes descloses.

Elle tiendroit en soy toutes douceurs encloses,
Si un Automne, hélas ! qui est sa chasteté,
Et un Yver fascheux, qui est sa cruauté,
Ne faisoyent dans mon cueur mille métamorphoses.

Car ce cruel Amour ores, pour se vanger, 
En un rocher muet fait mon cueur eschanger, 
Seulement au refus d'une subtile oeillade ;

Ores fait résonner la langueur de mes sons, 
Me faisant entonner mil et mille chansons,
Si je suis tant heureux qu'Olimpe me regarde.


PLUS JE SUIS TOURMENTÉ...

Plus je suis tourmenté, plus je me sens heureux
Plus je suis assailli, et plus je me renforce,
Plus j'ay de poursuyvans, plus s'augmente ma force, 
Plus je suis au combat, plus je suis courageux.

Et plus je suis vaincu, plus suis-je audacieux :
Un coup d'estoc receu ne me sert que d'amorce,
Et pour un coup de lance, une chute, une estorce,
Un coup de coustelas, je n'en suis que de mieux.

Car le seul souvenir de celle que j'honore
Me guarit de ce mal, et d'un plus grand encore, 
Et fussé-je au danger de la mort encourir;

Mais si je suis attainct d'une seule estincelle
Qui sorte des beaux yeux ou d'un ris de la Belle, 
Alors perdant le cueur je suis prest de mourir.


SA FLAME EST MORTE ET LA MIENNE A PRIS VIE...

Sa flame est morte et la mienne a pris vie, 
Ainsi qu'on voit l'arbrisseau renaissant 
Au pied du tronc qui s'en va périssant
Sous le ridé de l'escorce pourrie :

Il est au Ciel hors le danger d'envie, 
Et je suis cy, après vous languissant,
Craignant tousjours l'envieux pâlissant,
Et le venin d'une langue ennemie.

Et d'autant plus il surpasse mon heur,
Que par sur tous est grande ma douleur,
Et mes désirs chassant si belle proye :

Mais si voulez seréner vos beaux yeux, 
Vous pouvez bien me rendre autant heureux
Sans que je sois envieux de sa joye.


VILLANESQUE

J'ay trop servi de fable au populaire 
En vous aymant, trop ingrate maistresse ;
Suffise vous d'avoir eu ma jeunesse.

J'ay trop cherché les moyens de complaire 
A vos beaus yeux, causes de ma détresse :
Suffise vous d'avoir eu ma jeunesse.

Il vous falloit me tromper ou m'attraire 
Dedans vos lacs d'une plus fine addresse :
Suffise vous d'avoir eu ma jeunesse.

Car la raison commence à se distraire 
Du fol amour qui trop cruel m'oppresse :
Suffise vous d'avoir eu ma jeunesse.



L'AUTOMNE SUIT L'ESTÉ ET LA BELLE VERDURE ...

L'automne suit l'Esté et la belle verdure
Du printemps rajeuni est ensuvant l'yver, 
Tousjours sur la marine on ne voit estriver 
Le North contre la nef errante à l'aventure,

Nous ne voyons la Lune estre tousjours obscure ;
Ainsi comme un croissant on la voit arriver ;
Toute chose se change au gré de la nature,
Et seul ce changement je ne puis esprouver :

Un an est jà passé, et l'autre recommence,
Que je suis poursuyvant la plus belle de France
Sans avoir eschangé le courage et le cueur

Qui fait qu'oresnavant je ne me veux fier
A celuy qui a dict, comme asseuré menteur,
Qu'on n'est pas aujourdhuy ce qu'on estoit hier.


CE N'EST PLUS MOY QUE VEULT FAIRE ...

Ce n'est plus moy que veult faire d'un rien grand'chose ; 
Je ne cizelle plus sur l'immortalité 
Le soudain changement d'une vaine beauté, 
Ornant de deshonneur les vers que je compose ;

Je ne veux plus cacher par la Métamorphose 
Cela qui est mortel dessous la déité, 
Esclavant follement ma douce liberté :
Pour un malheur subject ma rythme je dispose.

Une dame plus forte a mis hors de prison
Ma jeunesse captive ; elle qui est Raison
S'est remise en la fin dedans sa forteresse :

Là d'une heureuse main bridant la volupté, 
Me monstra qu'il ne fault, quand on est surmonté,
Faire de l'imparfaict une saincte déesse.



NOTE

Deuxième illustration : Eva Prima Pandora - Peinture de Jean Cousin (1550)

Troisième illustration : Diane et Actéon - Peinture de Cesari Giuseppe (1603-1606)


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