dimanche 28 octobre 2012

VICTOR SEGALEN, POÈTE (1878-1919) - Segment 1


VICTOR SEGALEN, POÈTE (1878-1919)


CONTEMPLATION

Tu es, tout d'un coup : voici tout ce que tu es : 
Ton essence vraie et ta multiple hypostase : 
Tes noms ; tes tributs ; l'orbe que ton orbe écrase :
Contemplation qui se résout en extase :

Tu es lourd de science et plus léger que fumée.
Pénétrant et fin comme esprit et les échos.
Tu es riche d'ans : ô Premier né du Chaos. 
Tu sais discerner l'imbécile et le héros.

Glacial. Confortant. Diviné. Divinateur. 
Un. Exorbitant. Contemplé. Contemplateur. 
En qui tout s'anime. En qui tout revient et meurt. 
Entendu. Nombreux. Parfum, musique et couleur.

Double. Dôme et Dieu. Temple formé de ta voûte. 
Triple, Centuplé du lieu des Dix-mille routes. 
Père soucieux de tous les êtres qu'envoûte 
Ton globe parfait profondément dur et beau.



LES TROIS HYMNES PRIMITIFS

LES LACS

Les lacs, dans leurs paumes rondes noient le visage du Ciel :

J'ai tourné la sphère pour observer le Ciel.

Les lacs, frappés d'échos fraternels en nombre douze :

J'ai fondu les douze cloches qui fixent les tons musicaux.

* * *

Lac mouvant, firmament liquide à l'envers, cloche musicale,

Que l'homme recevant mes mesures retentisse à son tour sous
le puissant Souverain-Ciel.

Pour cela j'ai nommé l'hymne de mon règne : Les Lacs.


L’ABÎME

Face à face avec la profondeur, l'homme, front penché, se recueille.

Que voit-il au fond du trou caverneux ? La nuit sous la terre, 
l'Empire d'ombre.

* * *

Moi, courbé sur moi-même et dévisageant mon abîme, - ô moi !
- je frissonne, 

Je me sens tomber, je m'éveille et ne veux plus voir que la nuit.


NUÉES

Ce sont les pensées visibles du haut et pur Seigneur-Ciel. Les unes 
compatissantes, pleines de pluie.

Les autres roulant leurs soucis, leurs justices et leurs courroux sombres.

* * *

Que l'homme recevant mes largesses ou courbé sous mes coups 
connaisse à travers moi le Fils les desseins du Ciel ancestral.

Pour cela j'ai nommé l'hymne de mon règne : Nuées.




STÈLE PROVISOIRE

Ce n'est point dans ta peau de pierre, insensible, que ceci 
aimerait à pénétrer ; ce n'est point vers l'aube fade, informe 
et crépusculaire, que ceci, laissé libre, voudrait s'orienter ;

Ce n'est pas pour un lecteur littéraire, même en faveur d'un
calligraphe, que ceci a tant de plaisir à être dit :

Mais pour Elle.

* * *

Vienne un jour Elle passe par ici. Droite et grande et face 
à toi, qu'elle lise de ses yeux mouvants et vivants, protégés
de cils dont je sais l'ombre ;

Qu'elle mesure ces mots avec des lèvres tissées de chair (dont 
je n'ai pas perdu le goût), avec sa langue nourrie de baisers, 
avec ses dents dont voici toujours la trace,

Qu'elle tremble à fleur d'haleine, - moisson souple sous le 
vent tiède, - propageant des seins aux genoux le rythme propre 
de ses flancs - que je connais,

* * *

Alors, ce déduit, enjambant l'espace et dansant sur ses cadences ;
ce poème, ce don et ce désir, -

Tout d'un coup s'écorchera de ta pierre morte, oh ! précaire et 
provisoire, - pour s'abandonner à sa vie,

Pour s'en aller vivre autour d'Elle.



POUR LUI COMPLAIRE

A lui complaire j'ai vécu ma vie. Touchant au bout extrême de 
mes forces, je cherche encore à imaginer quoi pour lui complaire :

Elle aime à déchirer la soie : je lui donnerai cent pieds de 
tissu sonore. Mais ce cri n'est plus assez neuf.

Elle aime à voir couler le vin et des gens qui s'enivrent : 
mais le vin n'est pas assez âcre et ces vapeurs ne l'étourdissent plus.

* * *

Pour lui complaire je tendrai mon âme usée : déchirée, elle 
crissera sous ses doigts.

Et je répandrai mon sang comme une boisson dans une outre :

Un sourire, alors, sur moi se penchera.




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