samedi 22 septembre 2012

Premier jour de l’automne. Avec Frédéric Chopin via Valentina Igoshina (Prélude opus 28 n°15 en ré bémol majeur: « Goute d'eau »). Et la présence éternelle de François Coppée, Cécile Sauvage, Anatole Le Braz, et Anna de Noailles.




Voilà. Nous sommes aujourd’hui passés à l’équinoxe d’automne, à 14 heures et 48 minutes très exactement. Comme à chaque premier jour du nouvel équinoxe ou du nouveau solstice, mon blog s’est paré pour trois mois d’une nouvelle bannière aux couleurs de la saison qui commence. L’automne est celle que je préfère, avec le printemps (belles intermédiaires qui n’ont pas l’essence extrémiste de l’été et de l’hiver).

La nature poursuit son cheminement, son vagabondage. Les arbres vont se parer de couleurs vives et pastel. Le soleil se fera moins triomphant. Les fougères vont progressivement se recroqueviller, puis brunir et se décomposer en un tas informe et grotesque, duquel jaillira quelques mois plus tard, invariablement, la triomphante vie. 

Commençons donc la nouvelle saison avec une composition de mon musicien préféré Frédéric Chopin. Qui sera suivie des vers de deux poétesses et de deux poètes : Cécile Sauvage, Anna de Noailles, François Coppée, et Anatole Le Braz

FRÉDÉRIC CHOPIN (1810-1849)
PRÉLUDE DE CHOPIN  Le n°15 de l’opus 28 est une pièce qui me tient à cœur, que j’écoute souvent, dans l’admiration absolue. Idéale pour la saison qui vient, qui illustre si bien le fragile équilibre entre le bonheur indicible et le souffle muet de la mélancolie. 

Le joyau en question est interprété par la jeune pianiste russe Valentina Igoshina dont j’ai déjà parlé lors de ma chronique du 20 juin, lors du passage de l’été (pour la lire et l'écouter, veuillez cliquer sur ce lien). Ici à nouveau filmée par le cinéaste anglais Tony Palmer. Valentina est l’une des plus touchantes pianistes virtuoses du moment. Elle est très concernée par l’œuvre du compositeur franco-polonais pour laquelle elle ressent un amour au-delà de l’espace et du temps. Je la comprends.

Le livre des préludes est une pièce importante dans l’œuvre du compositeur. Parfois très brèves, mais aussi s’épanouissant dans des longueurs opportunes, ces créations illustrent du Monde les fragments de ténèbres et les espaces de lumières. Toutes introspectives, leur simplicité apparente cache mal la grandeur d’inspiration qui les a générées. Entendre par exemple tout ce que révèle de la beauté le prélude n°1 en ut majeur, ce très court geste lumineux de moins de 50 secondes dont la brièveté nous offre tant, et nous ouvre à ce point aux trésors cachés du Monde. (Voir ma chronique du 11 mai 2011 via ce lien). Les ombres et ténèbres ne sont jamais masquées dans la musique de Frédéric Chopin. L’artiste sait les regarder en face. Charles Baudelaire disait de la musique de Chopin qu’elle était comme le vol d’un oiseau au-dessus d’un précipice aux dangers insondables : « …cette musique légère et passionnée qui ressemble à un brillant oiseau voltigeant sur les horreurs d’un gouffre… ». Le prélude n°15 nous parle bien de cette fracture, qui intervient au milieu du morceau. La douceur du début est transformée par un nuage persistant, noir et menaçant. La mélodie reprendra son cours après ce surprenant intermède, qui sonne comme un avertissement, ou un rappel, qu’il serait illusoire de ne pas prendre en compte.


PRÉLUDE OPUS 28 N°15 EN RÉ BÉMOL MAJEUR, « GOUTE D’EAU »



Après les notes de musique, place aux vers. Qui sont aussi de la musique.




MATIN D’OCTOBRE
(François Coppée, 1842-1908) 


C’est l’heure exquise et matinale
Que rougit un soleil soudain.
A travers la brume automnale
Tombent les feuilles du jardin.

Leur chute est lente. On peut les suivre
Du regard en reconnaissant
Le chêne à sa feuille de cuivre,
L’érable à sa feuille de sang.

Les dernières, les plus rouillées,
Tombent des branches dépouillées ;
Mais ce n’est pas l’hiver encore.

Une blonde lumière arrose
La nature, et, dans l’air tout rose,
On croirait qu’il neige de l’or.



FUITE D’AUTOMNE
(Cécile Sauvage, 1883-1927)

Sors de ta chrysalide, ô mon âme, voici 
L'Automne. Un long baiser du soleil a roussi 
Les étangs ; les lointains sont vermeils de feuillage, 
Le flexible arc-en-ciel a retenu l'orage 
Sur sa voûte où se fond la clarté d'un vitrail ; 
La brume des terrains rôde autour du bétail 
Et parfois le soleil que le brouillard efface 
Est rond comme la lune aux marges de l'espace. 
Mon âme, sors de l'ombre épaisse de ta chair 
C'est le temps dans les prés où le silence est clair, 
Où le vent, suspendant son aile de froidure, 
Berce dans les rameaux un rêve d'aventure 
Et fait choir en jouant avec ses doigts bourrus 
La feuille jaune autour des peupliers pointus. 
La libellule vole avec un cri d'automne 
Dans ses réseaux cassants ; la brebis monotone 
A l'enrouement fêlé des branches dans la voix ; 
La lumière en faisceaux bruine sur les bois. 
Mon âme en robe d'or faite de feuilles mortes 
Se donne au tourbillon que la rafale apporte 
Et chavire au soleil sur la pointe du pied 
Plus vive qu'en avril le sauvage églantier ; 
Cependant que de loin elle voit sur la porte, 
Écoutant jusqu'au seuil rouler des feuilles mortes, 
Mon pauvre corps courbé dans son châle d'hiver. 
Et mon âme se sent étrangère à ma chair. 
Pourtant, docilement, lorsque les vitres closes 
Refléteront au soir la fleur des lampes roses, 
Elle regagnera le masque familier, 
Et, servante modeste avec un tablier, 
Elle trottinera dans les chambres amères 
En retenant des mains le sanglot des chimères.




SOIR D’AUTOMNE
(Anatole Le Braz, 1859-1926)

L'automne est la saison dolente.

L'âme des labours assoupis
Berce d'une hymne somnolente
L'enfance des futurs épis ;

Et, triste, la mer de Bretagne
Se prend à gémir, dans le soir.
Par les sentiers de la montagne,
Commence à rôder le Mois Noir.

Et les cloches ont l'air de veuves,
Dans les clochers silencieux...
Nous n'irons plus aux aires-neuves !
Voici l'hiver, le temps des vieux.

Pour le départ des alouettes,
Tintent les glas des abandons.
Pleurez, ô chapelles muettes,
Les cierges éteints des Pardons !

... Avec les oiseaux de passage,
Les Clercs s'en vont aux premiers froids.
Ils emportent, selon l'usage,
Leurs livres, noués trois par trois.

L'automne est la saison dolente.
Les mères, sur le seuil, longtemps,
De leur bénédiction lente
Encouragent les hésitants ;

Car, près d'enjamber la barrière,
Plus d'un a suspendu son pas,
Comme si des voix, par derrière,
Lui chuchotaient : « Ne t'en va pas ! »



L’AUTOMNE
(Anna de Noailles, 1876-1933)

Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ; 
Mais la maison a l'air sévère, ce matin, 
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin.

Comme toutes les voix de l'été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues ? 
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois 
Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.

Les feuilles dans le vent courent comme des folles ; 
Elles voudraient aller où les oiseaux s'envolent, 
Mais le vent les reprend et barre leur chemin 
Elles iront mourir sur les étangs demain.

Le silence est léger et calme ; par minute 
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte, 
Et puis tout redevient encor silencieux, 
Et l'Amour qui jouait sous la bonté des cieux

S'en revient pour chauffer devant le feu qui flambe 
Ses mains pleines de froid et ses frileuses jambes, 
Et la vieille maison qu'il va transfigurer 
Tressaille et s'attendrit de le sentir entrer...


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