mardi 1 mai 2012

STÉPHANE MALLARMÉ, POÈTE (1842-1898) - Segment 1


STÉPHANE MALLARMÉ, POÈTE (1842-1898)


CANTIQUE DE SAINT JEAN

Le soleil que sa halte 
Surnaturelle exalte 
Aussitôt redescend
Incandescent

je sens comme aux vertèbres 
S'éployer des ténèbres 
Toutes dans un frisson
A l'unisson

Et ma tête surgie 
Solitaire vigie 
Dans les vois triomphaux
De cette faux

Comme rupture franche 
Plutôt refoule ou tranche 
Les anciens désaccords
Avec le corps

Qu'elle de jeûnes ivres
S'opiniâtre à suivre
En quelque bond hagard
Son pur regard

Là-haut où la froidure 
Éternelle n'endure 
Que vous le surpassiez
Tous ô glaciers

Mais selon un baptême
Illuminée au même
Principe qui m'élut
Penche un salut.


ANGOISSE

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d'un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l'incurable ennui que verse mon baiser :

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.

Car le Vice, rongeant ma native noblesse
M'a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.


RÊVE ANTIQUE

Elle est dans l'atrium la blonde Lycoris 
Sous un flot parfumé mollement renversée. 
Comme un saule jauni s'épand sous la rosée, 
Ses cheveux sur son sein pleuvent longs et fleuris.

Dans les roseaux, vis-tu, sur un fleuve bleuâtre, 
Le soir, glisser le front de la pâle Phoebé ? 
- Elle dort dans son bain et sa gorge d'albâtre, 
Comme la lune, argente un flot du ciel tombé.

Son doigt qui sur l'eau calme effeuillait une rose 
Comme une urne odorante offre un calice vert : 
Descends, ô brune Hébé ! verse de ta main rose 
Ce vin qui fait qu'un cœur brûle, à tout cœur ouvert.

Elle est dans l'atrium la blonde Lycoris
Sous un flot parfumé mollement renversée :
Comme ton arc d'argent, Diane aux forêts lancée, 
Se détend son beau corps sous ses amants choisis.



LE TOMBEAU D’EDGAR POE

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu,
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.


L’AZUR

De l'éternel Azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poète impuissant qui maudit son génie
A travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l'intensité d'un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t'en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Eteigne dans l'horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunâtre à l'horizon !

- Le Ciel est mort. - Vers toi, j'accours ! Donne, ô matière,
L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j'y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d'un mur,
N'a plus l'art d'attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur...

En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angélus !

Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr;
Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! L'Azur !


DANS LE JARDIN

La jeune dame qui marche sur la pelouse
Devant l'été paré de pommes et d'appas,
Quand des heures Midi comblé jette les douze,
Dans cette plénitude arrêtant ses beaux pas,

A dit un jour, tragique abandonnée - épouse -
A la Mort séduisant son Poète : "Trépas ! 
Tu mens. Ô vain climat nul ! je me sais jalouse 
Du faux Éden que, triste, il n'habitera pas."

Voilà pourquoi les fleurs profondes de la terre 
L'aiment avec silence et savoir et mystère, 
Tandis que dans leur cœur songe le pur pollen :

Et lui, lorsque la brise, ivre de ces délices,
Suspend encore un nom qui ravit les calices,
A voix faible, parfois, appelle bas : Ellen !


LA CHEVELURE VOL...

La chevelure vol d'une flamme à l'extrême
Occident de désirs pour la tout éployer
Se pose (je dirais mourir un diadème)
Vers le front couronné son ancien foyer

Mais sans or soupirer que cette vive nue
L'ignition du feu toujours intérieur
Originellement la seule continue
Dans le joyau de l'oeil véridique ou rieur

Une nudité de héros tendre diffame
Celle qui ne mouvant astre ni feux au doigt
Rien qu'à simplifier avec gloire la femme
Accomplit par son chef fulgurante l'exploit

De semer de rubis le doute qu'elle écorche
Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche.


LES FLEURS

Des avalanches d'or du vieil azur, au jour
Premier et de la neige éternelle des astres
Jadis tu détachas les grands calices pour
La terre jeune encore et vierge de désastres,

Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
Et ce divin laurier des âmes exilées
Vermeil comme le pur orteil du séraphin
Que rougit la pudeur des aurores foulées,

L'hyacinthe, le myrte à l'adorable éclair
Et, pareille à la chair de la femme, la rose
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
Celle qu'un sang farouche et radieux arrose !

Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
Qui roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure
A travers l'encens bleu des horizons pâlis
Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

Hosannah sur le cistre et dans les encensoirs,
Notre Dame, hosannah du jardin de nos limbes !
Et finisse l'écho par les célestes soirs,
Extase des regards, scintillement des nimbes !

Ô Mère qui créas en ton sein juste et fort,
Calices balançant la future fiole,
De grandes fleurs avec la balsamique Mort
Pour le poète las que la vie étiole.



NOTE

Deuxième illustration : peinture de John William Waterhouse (1849-1917)



2 commentaires:

lucas a dit…

Pas toujours lugubre Mallarmé loin de là !
Julie Manet rapporte dans son journal qu'on reprochait à Mallarmé de ne pas faire suffisamment cas des femmes, et la réponse du poète :
- Les femmes ? Mais on ne s'occupe que d'elles ! C'est notre seul souci, les femmes !
Le poete est loin d’être abscons et la part souriante de la vie existe chez Mallarmé! Et si on le dit à voix haute l’énigme fait place au charme.

http://www.youtube.com/watch?v=5gu3ygPmdws

http://www.youtube.com/watch?v=l1McoHXpbD0

Christian Larcheron a dit…

Oui, la sensualité existe dans les poèmes de Mallarmé, comme je l'ai démontré via ma sélection ci-dessus. C'est d'ailleurs une de mes motivations dans cette section du blog consacrée aux poètes : montrer la capacité chez certains de savoir parler des femmes et de "l'Empire des sens", alors qu'ils apparaissent bien souvent injustement comme rébarbatifs ou austères.

Merci de votre passage ici Lucas.