samedi 31 mars 2012

EVARISTE DE PARNY, POÈTE (1753-1814) - Segment 2


EVARISTE DE PARNY, POÈTE (1753-1814)


LE LENDEMAIN

À Éléonore.

Enfin, ma chère Éléonore,
Tu l'as connu ce péché si charmant,
Que tu craignais, même en le désirant;
En le goûtant, tu le craignais encore.
Eh bien ! dis-moi : qu'a-t-il donc d'effrayant ?
Que laisse-t-il après lui dans ton âme ?
Un léger trouble, un tendre souvenir,
L'étonnement de sa nouvelle flamme,
Un doux regret, et surtout un désir.
Déjà la rose aux lis de ton visage
Mêle ses brillantes couleurs;
Dans tes beaux yeux, à la pudeur sauvage
Succèdent les molles langueurs,
Qui de nos plaisirs enchanteurs
Sont à la fois la suite et le présage.
Ton sein, doucement agité,
Avec moins de timidité
Repousse la gaze légère
Qu'arrangea la main d'une mère,
Et que la main du tendre amour,
Moins discrète et plus familière,
Saura déranger à son tour. 
Une agréable rêverie 
Remplace enfin cet enjouement, 
Cette piquante étourderie, 
Qui désespéraient ton amant; 
Et ton âme plus attendrie 
S'abandonne nonchalamment 
Au délicieux sentiment 
D'une douce mélancolie.
Ah ! laissons nos tristes censeurs 
Traiter de crime impardonnable 
Le seul baume pour nos douleurs, 
Ce plaisir pur, dont un dieu favorable 
Mit le germe dans tous les cœurs
Ne crois pas à leur imposture. 
Leur zèle hypocrite et jaloux 
Fait un outrage à la nature : 
Non, le crime n'est pas si doux.


BILLET

Apprenez, ma belle,
Qu'à minuit sonnant,
Une main fidèle,
Une main d'amant,
Ira doucement,
Se glissant dans l'ombre,
Tourner les verrous
Qui dès la nuit sombre,
Sont tirés sur vous.
Apprenez encore
Qu'un amant abhorre
Tout voile jaloux.
Pour être plus tendre,
Soyez sans atours,
Et songez à prendre
L'habit des Amours.


AUTRE LENDEMAIN

D'un air languissant et rêveur 
Justine a repris son ouvrage; 
Elle brode; mais le bonheur 
Laissa sur son joli visage 
L'étonnement et la pâleur. 
Ses yeux qui se couvrent d'un voile 
Au sommeil résistent en vain;
Sa main s'arrête sur la toile,
Et son front tombe sur sa main. 
Dors et fuis un monde malin : 
Ta voix plus douce et moins sonore, 
Ta bouche qui s'entrouvre encore, 
Tes regards honteux ou distraits, 
Ta démarche faible et gênée, 
De cette nuit trop fortunée 
Révéleraient tous les secrets.


À MES AMIS

Rions, chantons, ô mes amis, 
Occupons-nous à ne rien faire, 
Laissons murmurer le vulgaire, 
Le plaisir est toujours permis. 
Que notre existence légère 
S'évanouisse dans les jeux. 
Vivons pour nous, soyons heureux, 
N'importe de quelle manière. 
Un jour il faudra nous courber 
Sous la main du temps qui nous presse; 
Mais jouissons dans la jeunesse, 
Et dérobons à la vieillesse 
Tout ce qu'on peut lui dérober.


ÉLÉGIE

Que le bonheur arrive lentement ! 
Que le bonheur s'éloigne avec vitesse !
Durant le cours de ma triste jeunesse
Si j'ai vécu, ce ne fut qu'un moment. 
Je suis puni de ce moment d'ivresse. 
L'espoir qui trompe a toujours sa douceur, 
Et dans nos maux du moins il nous console; 
Mais loin de moi l'illusion s'envole, 
Et l'espérance est morte dans mon cœur. 
Ce cœur, hélas ! que le chagrin dévore, 
Ce cœur malade et surchargé d'ennui, 
Dans le passé veut ressaisir encore 
De son bonheur la fugitive aurore, 
Et tous les biens qu'il n'a plus aujourd'hui; 
Mais du présent l'image trop fidèle 
Me suit toujours dans ces rêves trompeurs, 
Et sans pitié la vérité cruelle 
Vient m'avertir de répandre des pleurs. 
J'ai tout perdu; délire, jouissance, 
Transports brûlants, paisible volupté, 
Douces erreurs, consolante espérance, 
J'ai tout perdu : l'amour seul est resté.


COMPLAINTE

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs, 
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Voici d'Emma la tombe solitaire, 
Voici l'asile où dorment les vertus. 
Charmante Emma ! tu passas sur la terre 
Comme un éclair qui brille et qui n'est plus. 
J'ai vu la mort dans une ombre soudaine 
Envelopper l'aurore de tes jours; 
Et tes beaux yeux se fermant pour toujours 
A la clarté renoncer avec peine.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs, 
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Ce jeune essaim, cette foule frivole 
D'adorateurs qu'entraînait sa beauté, 
Ce monde vain dont elle fut l'idole 
Vit son trépas avec tranquillité. 
Les malheureux que sa main bienfaisante 
A fait passer de la peine au bonheur, 
N'ont pu trouver un soupir dans leur cœur 
Pour consoler son ombre gémissante.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs, 
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

L'amitié même, oui, l'amitié volage 
A rappelé les ris et l'enjouement; 
D'Emma mourante elle a chassé l'image; 
Son deuil trompeur n'a duré qu'un moment. 
Sensible Emma, douce et constante amie, 
Ton souvenir ne vit plus dans ces lieux; 
De ce tombeau l'on détourne les yeux; 
Ton nom s'efface, et le monde t'oublie.

Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs, 
Et sans effort coulez avec mes pleurs.

Malgré le temps, fidèle à sa tristesse, 
Le seul Amour ne se console pas, 
Et ses soupirs renouvelés sans cesse 
Vont te chercher dans l'ombre du trépas. 
Pour te pleurer je devance l'aurore; 
L'éclat du jour augmente mes ennuis; 
Je gémis seul dans le calme des nuits; 
La nuit s'envole, et je gémis encore.

Vous n'avez point soulagé mes douleurs; 
Laissez, mes vers, laissez couler mes pleurs.


ÉLÉGIE (AUTRE)

Calme des sens, paisible indifférence, 
Léger sommeil d'un cœur tranquillisé, 
Descends du ciel; éprouve ta puissance 
Sur un amant trop longtemps abusé. 
Mène avec toi l'heureuse insouciance, 
Les plaisirs purs qu'autrefois j'ai connus, 
Et le repos que je ne trouve plus 
Mène surtout l'amitié consolante 
Qui s'enfuyait à l'aspect des amours, 
Et des beaux-arts la famille brillante, 
Et la raison que je craignais toujours. 
Des passions j'ai trop senti l'ivresse; 
Porte la paix dans le fond de mon cœur :
Ton air serein ressemble à la sagesse, 
Et ton repos est presque le bonheur. 
Il est donc vrai, l'amour n'est qu'un délire !
Le mien fut long; mais enfin je respire, 
Je vais renaître; et mes chagrins passés, 
Mon fol amour, les pleurs que j'ai versés, 
Seront pour moi comme un songe pénible 
Et douloureux à nos sens éperdus, 
Mais qui, suivi d'un réveil plus paisible, 
Nous laisse à peine un souvenir confus.



NOTE

Deuxième illustration : Jeune fille souriant - Peinture de Alexandre Antigna (1817-1878)


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