vendredi 2 mars 2012

JEAN LAHOR / HENRI CAZALIS, POÈTE (1840-1909)


JEAN LAHOR - PSEUDONYME D’HENRI CAZALIS -, POÈTE (1840-1909)


LA NUIT SPLENDIDE ET BLEUE...

La nuit splendide et bleue est un paon étoilé 
Aux milliers d'yeux brillants comme des étincelles, 
Qui fait la roue et marche, ou vole et bat des ailes
Devant ton trône, Allah, à nos regards voilé.



CALME DES PLANTES

Le sage aime la paix et la douceur des plantes,
Leurs regards féminins et leur sérénité,
Et le sage aime aussi les bêtes nonchalantes
Qui dorment près de lui dans l'immobilité.

Le soir, quand il succombe au lourd poids de la vie,
Qu'il est las de penser et de rêver toujours,
Il va parmi les bois, et sa tristesse envie
Les fleurs qui vont s'ouvrir à de calmes amours.

Car Dieu semble n'avoir créé dans notre tête
Que stériles tourments et vaine activité,
Réservant ici-bas pour la plante et la bête
Le calme bienheureux de la passivité.


LE MYSTÈRE

Ô nuit, ô belle nuit, pâle comme sa chair :
Je rêve au passé mort, je rêve au passé clair...

Je revois ta chair pâle, et rêve aux heures mortes,
Où notre joie, où notre extase étaient si fortes !

Le rossignol des nuits d'alors ne chante plus :
Je songe à tes grands yeux qui m'étaient apparus.

Et je songe à ta voix angéliquement tendre,
Que jamais, oh ! jamais je ne dois plus entendre,

Aux baisers de ta voix si mortellement doux,
Aux délices des soirs passés à tes genoux !...

Et je pense à la mort, et je pense à la tombe,
Qui fut scellée un jour sur ma pâle colombe ;

Et je cherche où s'en vont ceux qui s'en sont allés,
Ces regards, ces soupirs, ces parfums envolés.

Je réclame ton âme invisible à l'espace :
Ton âme est-elle errante en ce souffle qui passe ?

Et je porte à ma bouche et je baise une fleur,
Où je sens ton haleine et revois ta pâleur.

Ton âme revit-elle en ce frisson d'étoile ?...
Morts, pourquoi le mystère horrible qui vous voile ?

Ô nos morts bien aimés, où disparaissez-vous ?
Serions-nous vos tombeaux ? N'êtes-vous plus qu'en nous ?

Serais-tu tout entière, hélas ! ensevelie
Dans ce cœur d'un amant qui, vieillissant, t'oublie ?

- Nuit chaude, ô nuit aimante, et pleine de soupirs,
Je songe à ce néant de tous nos grands désirs !


OURAGAN NOCTURNE

Le vent criait, le vent roulait ses hurlements, 
L'Océan bondissait le long de la falaise,
Et mon âme, devant ces épouvantements, 
Et ces larges flots noirs, respirait plus à l'aise.

La lune semblait folle, et courait dans les cieux, 
Illuminant la nuit dune clarté brumeuse ;
Et ce n'était au loin qu'aboiements furieux, 
Rugissements, clameurs de la mer écumeuse.

- Ô Nature éternelle, as-tu donc des douleurs ? 
Ton âme a-t-elle aussi ses heures d'agonie ? 
Et ces grands ouragans ne sont-ils pas des pleurs,
Et ces vents fous, tes cris de détresse infinie ?

Souffres-tu donc aussi, Mère qui nous a faits ? 
Et nous, sombres souvent comme tes nuits d'orage,
Inconstants, tourmentés, et comme toi mauvais, 
Nous sommes bien en tout créés à ton image.


PRÉLUDE

Tu ne me connais pas, tu ne sais qui je suis,
Tu ne m'aperçois pas, le soir, quand je te suis,
Quand se perd ma pensée en tes lueurs de femme,
Quand je m'en vais, noyant mes sens, noyant mon âme
Dans les candeurs et les fraîcheurs de ta beauté.
Tes regards clairs, pareils à des matins d'été,
Si chastement encor s'arrêtent sur les choses :
Tu n'as jamais su voir le trouble que tu causes,
Jamais tu n'as su voir, en passant devant moi,
Que je m'émeus et souffre, et pâlis près de toi !
À qui donc seras-tu ? Qui boira la lumière
De tes yeux ? Qui verra l'ivresse printanière
De ton premier amour ? Un soir, quel bienheureux
Te tiendra sur son cœur comme un oiseau peureux ?
Oh ! qui déroulera ta jeune chevelure ?
Qui viendra respirer, ô fleur, ton âme pure,
Et par de longs baisers courant sur tes bras nus
Fera passer en toi les frissons inconnus ?
Et moi, qui si longtemps t'ai cherchée et rêvée,
Je dois donc te quitter, lorsque je t'ai trouvée !


TOUJOURS

Tout est mensonge : aime pourtant,
Aime, rêve et désire encore ;
Présente ton cœur palpitant
À ces blessures qu'il adore.

Tout est vanité : crois toujours,
Aime sans fin, désire et rêve ;
Ne reste jamais sans amours,
Souviens-toi que la vie est brève.

De vertu, d'art enivre-toi ;
Porte haut ton cœur et ta tête ;
Aime la pourpre, comme un roi,
Et n'étant pas Dieu, sois poète !

Rêver, aimer, seul est réel :
Notre vie est l'éclair qui passe,
Flamboie un instant sur le ciel,
Et se va perdre dans l'espace.

Seule la passion qui luit
Illumine au moins de sa flamme
Nos yeux mortels avant la nuit
Éternelle, où disparaît l'âme.

Consume-toi donc, tout flambeau
Jette en brûlant de la lumière ;
Brûle ton cœur, songe au tombeau
Où tu redeviendras poussière.

Près de nous est le trou béant :
Avant de replonger au gouffre,
Fais donc flamboyer ton néant ;
Aime, rêve, désire et souffre !



NOTE


Deuxième illustration : Jeune fille vue de dos - Peinture de Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)



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