mercredi 28 décembre 2011

JULES VERNE, POÈTE (1828-1905)


JULES VERNE, POÈTE (1828-1905)


TEMPÊTE ET CALME

L'ombre
Suit 
Sombre 
Nuit ; 
Une 
Lune 
Brune 
Luit.

Tranquille
L'air pur 
Distille 
L'azur ; 
Le sage
Engage
Voyage 
Bien sûr !

L'atmosphère
De la fleur 
Régénère 
La senteur, 
S'incorpore, 
Evapore 
Pour l'aurore 
Son odeur.

Parfois la brise 
Des verts ormeaux 
Passe et se brise 
Aux doux rameaux ; 
Au fond de l'âme 
Qui le réclame 
C'est un dictame 
Pour tous les maux !

Un point se déclare 
Loin de la maison, 
Devient une barre ; 
C'est une cloison ; 
Longue, noire, prompte, 
Plus rien ne la dompte, 
Elle grandit, monte, 
Couvre l'horizon.

L'obscurité s'avance
Et double sa noirceur ; 
Sa funeste apparence 
Prend et saisit le cœur !
Et tremblant il présage 
Que ce sombre nuage 
Renferme un gros orage 
Dans son énorme horreur.

Au ciel, il n'est plus d'étoiles 
Le nuage couvre tout 
De ses glaciales voiles ; 
Il est là, seul et debout. 
Le vent le pousse, l'excite, 
Son immensité s'irrite ; 
A voir son flanc qui s'agite, 
On comprend qu'il est à bout !

Il se replie et s'amoncelle, 
Resserre ses vastes haillons ; 
Contient à peine l'étincelle 
Qui l'ouvre de ses aquilons ; 
Le nuage enfin se dilate, 
S'entrouvre, se déchire, éclate, 
Comme d'une teinte écarlate 
Les flots de ses noirs tourbillons.

L'éclair jaillit ; lumière éblouissante 
Qui vous aveugle et vous brûle les yeux, 
Ne s'éteint pas, la sifflante tourmente 
Le fait briller, étinceler bien mieux ; 
Il vole ; en sa course muette et vive 
L'horrible vent le conduit et l'avive ;
L'éclair prompt, dans sa marche fugitive 
Par ses zigzags unit la terre aux cieux.

La foudre part soudain ; elle tempête, tonne 
Et l'air est tout rempli de ses longs roulements ; 
Dans le fond des échos, l'immense bruit bourdonne, 
Entoure, presse tout de ses cassants craquements. 
Elle triple d'efforts ; l'éclair comme la bombe, 
Se jette et rebondit sur le toit qui succombe, 
Et lé tonnerre éclate, et se répète, et tombe, 
Prolonge jusqu'aux cieux ses épouvantements.

Un peu plus loin, mais frémissant encore 
Dans le ciel noir l'orage se poursuit, 
Et de ses feux assombrit et colore 
L'obscurité de la sifflante nuit. 
Puis par instants des Aquilons la houle 
S'apaise un peu, le tonnerre s'écoule, 
Et puis se tait, et dans le lointain roule 
Comme un écho son roulement qui fuit ;

L'éclair aussi devient plus rare 
De loin en loin montre ses feux 
Ce n'est plus l'affreuse bagarre 
Où les vents combattaient entre eux ; 
Portant ailleurs sa sombre tête, 
L'horreur, l'éclat de la tempête 
De plus en plus tarde, s'arrête, 
Fuit enfin ses bruyants jeux.

Au ciel le dernier nuage 
Est balayé par le vent ; 
D'horizon ce grand orage 
A changé bien promptement ; 
On ne voit au loin dans l'ombre 
Qu'une épaisseur large, sombre, 
Qui s'enfuit, et noircit, ombre 
Tout dans son déplacement.

La nature est tranquille,
A perdu sa frayeur ; 
Elle est douce et docile
Et se refait le cœur ; 
Si le tonnerre gronde 
Et de sa voix profonde 
Là-bas trouble le monde, 
Ici l'on n'a plus peur.

Dans le ciel l'étoile 
D'un éclat plus pur 
Brille et se dévoile 
Au sein de l'azur ; 
La nuit dans la trêve, 
Qui reprend et rêve, 
Et qui se relève, 
N'a plus rien d'obscur.

La fraîche haleine 
Du doux zéphir 
Qui se promène 
Comme un soupir, 
A la sourdine, 
La feuille incline, 
La pateline, 
Et fait plaisir.

La nature 
Est encor 
Bien plus pure, 
Et s'endort ; 
Dans l'ivresse 
La maîtresse, 
Ainsi presse 
Un lit d'or.

Toute aise, 
La fleur 
S'apaise ; 
Son cœur 
Tranquille
Distille 
L'utile 
Odeur.

Elle 
Fuit, 
Belle 
Nuit ; 
Une 
Lune 
Brune 
Luit.





LA CLOCHE DU SOIR

Sonnet

La barque s'enfuyait sur l'onde fugitive ; 
La nuit se prolongeant comme un paisible soir 
A la lune du ciel pâle, méditative, 
Prêtait un doux abri dans son vêtement noir ;

Dans le lointain brumeux une cloche plaintive 
Soupire un son pieux au clocher du manoir ; 
Le saint bruit vient passer à l'oreille attentive, 
Comme une ombre que l'œil croit parfois entrevoir ;

A la pieuse voix la nacelle docile 
Sur l'onde qui frémit s'arrête, puis vacille, 
Et sur le flot dormant, sans l'éveiller, s'endort ;

Le nautonier ému d'une main rude et digne 
Courbe son front ridé, dévotement se signe... 
Et la barque reprend sa marche vers le port.



LE SILENCE DANS UNE EGLISE

Sonnet

Au levant de la nef, penchant son humide urne, 
La nuit laisse tomber l'ombre triste du soir ; 
Chasse insensiblement l'humble clarté diurne ;
Et la voûte s'endort sur le pilier tout noir ;

Le silence entre seul sous l'arceau taciturne,
L'ogive aux vitraux bruns ne se laisse plus voir ; 
L'autel froid se revêt de sa robe nocturne ;
L'orgue s'éteint ; tout dort dans le sacré dortoir !

Dans le silence, un pas résonne sur la dalle ; 
Tout s'éveille, et le son élargit sa spirale, 
L'orgue gémit, l'autel tressaille de ce bruit ;

Le pilier le répète en sa cavité sombre ; 
La voûte le redit, et s'agite dans l'ombre... 
Puis tout s'éteint, tout meurt, et retombe en la nuit !




LA NUIT

Le soleil entraînant dans sa course lointaine 
Les brûlantes vapeurs, vers d'autres horizons, 
Ne dorait déjà plus la neige des tisons 
Que les brebis laissaient aux buissons de la plaine.

L'âme était plus tranquille, et l'air était plus doux ! 
Loin du regard de feu du soleil, l'atmosphère 
Des fleurs qui respiraient, à l'ombre de la terre, 
Exhalait la fraîcheur, et le parfum dissous.

La nuit tranquillement laissant ses tièdes voiles 
Confondre des objets les contours indécis, 
De moments en moments, dans les cieux obscurcis, 
Faisait étinceler de brillantes étoiles.

L'éveil les allait chercher, et dans l'azur bruni 
Apercevait bientôt leurs nombreuses phalanges ; -
Parfois, il croyait voir la main sûre des anges 
Allumer les flambeaux de l'espace infini.

Dans leur scintillement, les astres semblaient craindre 
De montrer à la nuit leur fragile lueur, 
Car elles vacillaient, et changeaient leur couleur, 
Comme un feu, quand le vent menace de l'éteindre.

Les étoiles au loin s'enflammaient plus encore ; 
Comme une aigrette ignée, à l'horizon plus sombre, 
Débordaient sur le ciel, et projetaient dans l'ombre 
Qui tremblait sous leur vol, une lumière d'or !

Au zénith, s'arrêtait la lune ronde et pâle 
Laissant tomber sur terre un paisible rayon ;
Rien n'était aussi doux, aussi pur, aussi blond ! 
La lune teignait tout de son reflet d'opale.

De même qu'un métal laisse en sa fusion 
Echapper et briller comme une girandole 
Sa chaleur lumineuse, ainsi d'une auréole 
La lune s'entourait dans sa combustion.

Elle était reine au ciel ; sa lumière argentée 
Etalait sa splendeur et son rayon si blanc 
Traçait jusqu'à la terre une route lactée, 
Faite du pâle azur, et des feux de son flanc.

Le ciel adoucissait la fugitive teinte 
De sa robe azurée, en fuyant ce foyer, 
Brunissait, noircissait, puis allait s'oublier 
De l'horizon obscur dans la lointaine enceinte.

Tout dormait en silence en la tranquille nuit ; 
Rien ne venait troubler le repos solitaire ; 
Sur ses bords éclairés, au sein de la rivière, 
Les arbres se penchaient et se miraient sans bruit.

L'onde dormait aussi ; limpide et transparente, 
La lune y projetait ses éblouissements; 
Ses rayons brillaient comme un feu de diamants, 
Et formaient un brasier au sein de l'eau dormante.

Le coteau du vallon plutôt bruni que noir, 
Se dessinait à peine, et de sa teinte obscure 
Parfois une lumière au fond d'une ouverture 
Comme un œil lumineux se laissait entrevoir.

Du sol indifférent, au sein de la nuit sombre 
Une clarté soudaine submergeait l'occident, 
Courait sur un toit, comme une plaque d'argent, 
Le faisait resplendir et scintiller dans l'ombre.

De temps en temps, au sein du temps silencieux, 
De sa gueule d'airain, qui dirige sa note, 
Un cor lançant, tantôt de sa voix qui chevrote, 
Un son, clair, aigre, fort, qui s'entendait aux cieux ;

Et tantôt retournant son pavillon mobile, 
Vers un autre horizon, on n'entendait dès lors
Comme d'un faible écho que les lointains accords ; 
Ce n'était qu'un son doux pour l'oreille docile.

Ou bien, aussi d'un chien le fidèle aboiement, 
Qui, répétant au loin sa prompte inquiétude,
Venait parfois troubler la vaste solitude ; 
Des grenouilles, c'était l'aigre croassement.

Ou bien l'exacte voix de l'horloge voisine 
Qui jetait aux humains le temps sonore et clair ; 
Ce temps qui dans la nuit s'enfuit comme l'éclair, 
Mais qui souvent, hélas, à pas tardifs chemine ! ...

Et cependant la lune en son muet sommeil 
De sa lumière pâle, aimée, indifférente, 
Arbres, rivière, toits, d'un argent doux argente :
Cette lune qui dort n'a jamais de réveil !

Tous ces bruissements, fourmillements sans nombre, 
Ces cris, vifs, éclatants, ou faibles, adoucis, 
Cherchent en vain l'écho dans les cieux obscurcis, 
Et viennent expirer dans l'immensité sombre !



Note

Photo église : En Bretagne, octobre 1990 (Auteur©Christian Larcheron)





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