jeudi 1 septembre 2011

EVARISTE DE PARNY, POÈTE (1753-1814) - Segment 1


EVARISTE DE PARNY, POÈTE (1753-1814)


À LA NUIT 

Toujours le malheureux t'appelle, 
Ô nuit, favorable aux chagrins !
Viens donc, et, porte sur ton aile 
L'oubli des perfides humains. 
Voile ma douleur solitaire; 
Et, lorsque la main du Sommeil
Fermera ma triste paupière,
Ô dieux ! reculez mon réveil;
Qu'à pas lents l'aurore s'avance 
Pour ouvrir les portes du jour :
Importuns, gardez le silence, 
Et laissez dormir mon amour.


IL EST TROP TARD

Rappelez-vous ces jours heureux, 
Où mon cœur crédule et sincère 
Vous présenta ses premiers vœux. 
Combien alors vous m'étiez chère ! 
Quels transports ! quel égarement !
Jamais on ne parut si belle 
Aux yeux enchantés d'un amant; 
Jamais un objet infidèle 
Ne fut aimé plus tendrement. 
Le temps sut vous rendre volage; 
Le temps a su m'en consoler. 
Pour jamais j'ai vu s'envoler 
Cet amour qui fut votre ouvrage : 
Cessez donc de le rappeler. 
De mon silence en vain surprise, 
Vous semblez revenir à moi; 
Vous réclamez en vain la foi 
Qu'à la vôtre j'avais promise : 
Grâce à votre légèreté, 
J'ai perdu la crédulité 
Qui pouvait seule vous la rendre. 
L'on n'est bien trompé qu'une fois. 
De l'illusion, je le vois, 
Le bandeau ne peut se reprendre.
Échappé d'un piège menteur, 
L'habitant ailé du bocage 
Reconnaît et fuit l'esclavage 
Que lui présente l'oiseleur.


LE SONGE

Le sommeil a touché ses yeux; 
Sous des pavots délicieux 
Ils se ferment, et son cœur veille. 
A l'erreur ses sens sont livrés. 
Sur son visage par degrés 
La rose devient plus vermeille; 
Sa main semble éloigner quelqu'un : 
Sur le duvet elle s'agite; 
Son sein impatient palpite 
Et repousse un voile importun. 
Enfin, plus calme et plus paisible, 
Elle retombe mollement, 
Et de sa bouche lentement 
S'échappe un murmure insensible.
Ce murmure plein de douceur 
Ressemble au souffle de Zéphyr, 
Quand il passe de fleur en fleur;
C'est la volupté qui soupire. 
Oui, ce sont les gémissements 
D'une vierge de quatorze ans, 
Qui dans un songe involontaire 
Voit une bouche téméraire 
Effleurer ses appas naissants 
Et qui dans ses bras caressants 
Presse un époux imaginaire.

Le sommeil doit être charmant,
Justine, avec un tel mensonge;
Mais plus heureux encor l'amant
Qui peut causer un pareil songe !



SOUVENIR

Déjà la nuit s'avance, et, du sombre orient,
Ses voiles par degrés dans les airs se déploient. 
Sommeil, doux abandon, image du néant,
Des maux de l'existence heureux délassement, 
Tranquille oubli des soins où les hommes se noient;
Et vous, qui nous rendez à nos plaisirs passés, 
Touchante Illusion, déesse des mensonges,
Venez dans mon asile, et sur mes yeux lassés 
Secouez les pavots et les aimables songes. 
Voici l'heure où, trompant les surveillants jaloux,
Je pressais dans mes bras ma maîtresse timide; 
Voici l'alcôve sombre, où d'une aile rapide
L'essaim des Voluptés volait au rendez-vous;
Voici le lit commode, où l'heureuse licence 
Remplaçait par degrés la mourante pudeur. 
Importune vertu, fable de notre enfance, 
Et toi, vain préjugé, fantôme de l'honneur, 
Combien peu votre voix se fait entendre au cœur !
La nature aisément vous réduit au silence; 
Et vous vous dissipez au flambeau de l'Amour, 
Comme un léger brouillard aux premiers feux du jour. 
Moments délicieux, où nos baisers de flamme, 
Mollement égarés, se cherchent pour s'unir; 
Où de douces fureurs, s'emparant de notre âme, 
Laissent un libre cours au bizarre désir; 
Moments plus enchanteurs, mais prompts à disparaître, 
Où l'esprit échauffé, les sens, et tout notre être,
Semblent se concentrer pour hâter le plaisir; 
Vous portez avec vous trop de fougue et d'ivresse;
Vous fatiguez mon cœur qui ne peut vous saisir,
Et vous fuyez surtout avec trop de vitesse. 
Hélas ! on vous regrette avant de vous sentir. 
Mais non ; l'instant qui suit est bien plus doux encore. 
Un long calme succède au tumulte des sens; 
Le feu qui nous brûlait par degrés s'évapore; 
La volupté survit aux pénibles élans; 
L'âme sur son bonheur se repose en silence; 
Et la réflexion, fixant la jouissance, 
S'amuse à lui prêter un charme plus flatteur.
Amour, à ces plaisirs l'effort de ta puissance 
Ne saurait ajouter qu'un peu plus de lenteur.


Aucun commentaire: