mercredi 11 mai 2011

Prélude Opus 28 N°1 en do majeur de Frédéric Chopin : le sublime et l'absolu en trente-cinq secondes.


FRÉDÉRIC CHOPIN (1810-1849)
C’est l'un de mes préludes de Chopin préférés. Ici joué par l’un des spécialistes légendaires du compositeur : Alfred Cortot (1877-1962). L’enregistrement est d’époque, ça grésille un peu (gravé en 1933 sur 78 tours). Magique en tout cas. 

Rappelons que Chopin écrivit 24 préludes à partir de 1835 (et durant les quatre années suivantes) d'une durée allant de 35 secondes, tels les n°10, n°11, n°14 (et n°1 ici présent), à près de 6 minutes (l'intense n°15). Ils dégagent tous un enivrant parfum incitant à la contemplation poétique. Un grand nombre d'entre eux furent composés lors de la convalescence de Chopin au soleil des Baléares, dans ce climat méditerranéen chaud et sec de Majorque où le pianiste, qui eut toujours une constitution fragile, tentait de se refaire une santé en compagnie de sa maîtresse l’écrivain George Sand. Dans son livre Chopin ou le poète paru en 1928 aux éditions Gallimard (puis repris en livre de poche en 1963) le biographe Guy de Pourtalès nous livre divers instants intimes de la vie de Chopin, de sources probablement sûres puisqu’elles viennent notamment des descendants d’un intime du compositeur qui possédait des lettres précieuses et inédites. On apprend un des processus de création des Préludes tel qu’il fut rapporté par George Sand : « Il y a un Prélude qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l’avions laissé bien portant ce jour là, Maurice et moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé; nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l’inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés par notre voiturier, à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive en effet, mais elle s’était figée comme une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit d’un air égaré et d’un ton étrange : « Ah ! je le savais bien que vous étiez morts ! » Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état dans lequel nous étions, il fut malade de spectacle rétrospectif de nos dangers; mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve, et, que ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac, des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter ces gouttes d’eau qui tombaient effectivement en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile de chants extérieurs. Sa composition de ce soir-là était pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur. » 

Autant d’exceptionnelles et savantes maîtrises de la technique pianistique que de fantasmagoriques inspirations, hors du commun des mortels, chez le chaman/prophète Chopin. En écoutant l'ensemble de ces Préludes, on comprend aisément d'où Debussy (et bien d’autres) tira une grande partie de son inspiration. Outre Alfred Cortot, le meilleur interprète de cet opus 28 aux 24 préludes datant des premières années de l’industrie du disque reste Samson François (1924-1970). 

Ne pas hésiter donc à se procurer les CD Nocturnes et Préludes de Chopin par Samson François (pour la technique et la virtuosité) chez EMI Classics... 





















...ainsi que Préludes, Impromptus, Barcarolles et Berceuses de Chopin par Alfred Cortot (pour l'emotion et la passion) chez le même éditeur.




A noter, la ressemblance physique surprenante entre Chopin et Cortot :

CHOPIN - Prélude Opus 28 N°1 en do majeur par Alfred Cortot

Pour ceux qui sont un peu rétifs aux enregistrements anciens je vous propose de savourer ci-dessous une magnifique version contemporaine de ce Prélude Opus 28 N°1 en do majeur interprété en janvier 1985 par le grand pianiste italien Maurizio Pollini. Bienheureux lauréat du premier prix du concours international de piano Frédéric-Chopin à Varsovie en 1960, il loua au génie de la musique, amant de George Sand, une admiration sans bornes tout au long de sa carrière. Ces trente dernières années j’ai écouté de nombreuses versions des Préludes, avec une concentration et un intérêt plus particuliers pour l’opus 28 n°1 en do majeur que j’adore, comme je l'ai dit. Notamment parce que, au-delà de sa beauté et fulgurance intrinsèque, il est assez représentatif de l’art de Chopin, compositeur qui sait plus que tout autres nous emporter, à notre insu, dans des sphères d’essences presque surnaturelles, comme ça, naturellement, sans y prendre garde, sans nous laisser le temps de comprendre et même de voir venir l’inconnu processus. A partir d’une mélodie qui a l’apparence de la simplicité.

Et de toutes les versions de l’opus 28 n°1 en do majeur que je connais, au-delà des classiques de Samson FrançoisAlfred Cortot ou de l’énergique et raffinée amazone Martha Argerich, c’est finalement je crois celle de Maurizio Pollini qui me parait la plus impressionnante, tant le pianiste virtuose arrive en 40 petites secondes à aborder différentes phases et modulations subtiles, de la retenue à l’abandon dans une parfaite gestion du temps, du tempo, de l’espace, et des univers magiques imperceptibles. Cette version dont je vous propose maintenant la vidéo est présente dans le disque Chopin/Préludes de la prestigieuse maison d'édition allemande Deutsche Grammophon. Je l'avais déjà en 33 tours et je l'ai racheté depuis en CD (voir photo de la pochette ci-dessous). Vous savez maintenant ce qu'il vous reste à faire.





CHOPIN - Prélude Opus 28 N°1 en do majeur par Maurizio Pollini



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