vendredi 13 mai 2011

FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND, POÈTE (1768-1848)


FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND, POÈTE (1768-1848)


LE DÉPART

Paris, 1827. 

Compagnons, détachez des voûtes du portique 
Ces dons du voyageur, ce vêtement antique, 
Que j'avais consacrés aux dieux hospitaliers. 
Pour affermir mes pas dans la course prochaine, 
Remettez dans ma main le vieil appui de chêne 
Qui reposait à mes foyers. 

Où vais-je aller mourir ? Dans les bois des Florides ? 
Aux rives du Jourdain, aux monts des Thébaïdes ? 
Ou bien irai-je encore à ce bord renommé, 
Chez un peuple affranchi par les efforts du brave, 
Demander le sommeil que l'Eurotas esclave 
M'offrit dans son lit embaumé ? 

Ah ! qu'importe le lieu ? Jamais un peu de terre, 
Dans le champ du potier, sous l'arbre solitaire, 
Ne peut manquer aux os du fils de l'étranger. 
Nul ne rira du moins de ma mort advenue; 
Du pèlerin assis sur ma tombe inconnue 
Du moins le pas sera léger.



NOUS VERRONS

Le passé n'est rien dans la vie,
Et le présent est moins encor; 
C'est à l'avenir qu'on se fie 
Pour donner joie et trésor. 
Tout mortel dans ses yeux devance 
Cet avenir où nous courrons; 
Le bonheur est espérance; 
On vit, en disant : nous verrons.

Mais cet avenir plein de charmes, 
Qu'en est-il lorsqu'il est arrivé ? 
C'est le présent qui, de nos larmes,
Matin et soir est abreuvé ! 
Aussitôt que s'ouvre la scène 
Qu'avec ardeur nous désirons, 
On bâille, on la regarde à peine; 
On vit, en disant : nous verrons.

Ce vieillard penche vers la terre : 
Il touche à ses derniers instants; 
Y pense-t-il ? Non : il espère 
Vivre encore soixante-dix ans. 
Un docteur, fort d'expérience, 
Veut lui prouver que nous mourrons; 
Le vieillard rit de la sentence 
Et meurt, en disant : nous verrons.

Valère et Damis n'ont qu'une âme,
C'est le modèle des amis.
Valère en un malheur réclame
La bourse et les soins de Damis :
" Je viens à vous, ami si tendre,
Ou ce soir au fond des prisons...
- Quoi ! ce soir même ? - On peut attendre.
Revenez demain : nous verrons. "

Nous verrons est un mot magique 
Qui sert dans tous les cas fâcheux. 
Nous verrons, dit le politique; 
Nous verrons, dit le malheureux. 
Les grands hommes de nos gazettes, 
Les rois du jour, les fanfarons, 
Les faux amis, les coquettes, 
Tout cela vous dit : nous verrons.



LA FORÊT

Forêt silencieuse, aimable solitude, 
Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude ! 
Prestiges de mon cœur ! je crois voir s'exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse : 
Cette onde que j'entends murmure avec mollesse, 
Et dans le fond des bois semble encor m'appeler. 
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière 
Ici, loin des humains !... Au bruit de ces ruisseaux, 
Sur un tapis de fleurs, sur l'herbe printanière, 
Qu'ignoré je sommeille à l'ombre des ormeaux ! 
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles;
Ces genêts, ornements d'un sauvage réduit, 
Ce chèvrefeuille atteint d'un vent léger qui fuit, 
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts ! 
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ? 
D'autres vous rediront des amours étrangères; 
Moi de vos charmes seuls j'entretiens les déserts.



LES ADIEUX

Le temps m'appelle : il faut finir ces vers. 
A ce penser défaillit mon courage. 
Je vous salue, ô vallons que je perds ! 
Ecoutez-moi : c'est mon dernier hommage. 
Loin, loin d'ici, sur la terre égaré, 
Je vais traîner une importune vie; 
Mais quelque part que j'habite ignoré, 
Ne craignez point qu'un ami vous oublie. 
Oui, j'aimerai ce rivage enchanteur, 
Ces monts déserts qui remplissaient mon cœur 
Et de silence et de mélancolie; 
Surtout ces bois chers à ma rêverie, 
Où je voyais, de buisson en buisson, 
Voler sans bruit un couple solitaire, 
Dont j'entendais, sous l'orme héréditaire,
Seul, attendri, la dernière chanson. 
Simples oiseaux, retiendrez-vous la mienne ? 
Parmi ces bois, ah ! qu'il vous en souvienne. 
En te quittant je chante tes attraits, 
Bord adoré ! De ton maître fidèle 
Si les talents égalaient les regrets, 
Ces derniers vers n'auraient point de modèle. 
Mais aux pinceaux de la nature épris, 
La gloire échappe et n'en est point le prix.
Ma muse est simple, et rougissante et nue; 
Je dois mourir ainsi que l'humble fleur 
Qui passe à l'ombre, et seulement connue 
De ces ruisseaux qui faisaient son bonheur.



SOUVENIR DU PAYS DE FRANCE

Romance. 

Combien j'ai douce souvenance 
Du joli lieu de ma naissance ! 
Ma sœur, qu'ils étaient beaux les jours 
De France ! 
O mon pays, sois mes amours 
Toujours ! 

Te souvient-il que notre mère, 
Au foyer de notre chaumière, 
Nous pressait sur son cœur joyeux, 
Ma chère ? 
Et nous baisions ses blancs cheveux 
Tous deux. 

Ma sœur, te souvient-il encore 
Du château que baignait la Dore; 
Et de cette tant vieille tour 
Du Maure, 
Où l'airain sonnait le retour 
Du jour ? 

Te souvient-il du lac tranquille 
Qu'effleurait l'hirondelle agile, 
Du vent qui courbait le roseau 
Mobile, 
Et du soleil couchant sur l'eau, 
Si beau ? 

Oh ! qui me rendra mon Hélène, 
Et ma montagne et le grand chêne ? 
Leur souvenir fait tous les jours 
Ma peine : 
Mon pays sera mes amours 
Toujours !



CLARISSE

Imitation d'un poète écossais. 

Oui, je me plais, Clarisse, à la saison tardive, 
Image de cet âge où le temps m'a conduit; 
Du vent à tes foyers j'aime la voix plaintive 
Durant la longue nuit. 

Philomèle a cherché des climats plus propices; 
Progné fuit à son tour : sans en être attristé, 
Des beaux jours près de toi retrouvant les délices, 
Ton vieux cygne est resté. 

Viens dans ces champs déserts où la bise murmure 
Admirer le soleil, qui s'éloigne de nous; 
Viens goûter de ces bois qui perdent leur parure 
Le charme triste et doux. 

Des feuilles que le vent détache avec ses ailes 
Voltige dans les airs le défaillant essaim : 
Ah ! puissé-je en mourant me reposer comme elles 
Un moment sur ton sein ! 

Pâle et dernière fleur qui survit à Pomone, 
La veilleuse en ces prés peint mon sort et ma foi : 
De mes ans écoulés tu fais fleurir l'automne, 
Et je veille pour toi. 

Ce ruisseau, sous tes pas, cache au sein de la terre 
Son cours silencieux et ses flots oubliés : 
Que ma vie inconnue, obscure et solitaire, 
Ainsi passe à tes pieds ! 

Aux portes du couchant le ciel se décolore; 
Le jour n'éclaire plus notre aimable entretien : 
Mais est-il un sourire aux lèvres de l'Aurore 
Plus charmant que le tien ? 

L'astre des nuits s'avance en chassant les orages : 
Clarisse, sois pour moi l'astre calme et vainqueur 
Qui de mon front troublé dissipe les nuages 
Et fait rêver mon cœur.



LE SOIR, DANS UNE VALLÉE

Déjà le soir de sa vapeur bleuâtre 
Enveloppait les champs silencieux; 
Par le nuage étaient voilés les cieux : 
Je m'avançais vers la pierre grisâtre. 
Du haut d'un mont une onde rugissant 
S'élançait : sous de larges sycomores,
Dans ce désert d'un calme menaçant,
Roulaient des flots agités et sonores.
Le noir torrent, redoublant de vigueur,
Entrait fougueux dans la forêt obscure 
De ces sapins, au port plein de langueur,
Qui, négligés comme dans la douleur, 
Laissent tomber leur longue chevelure,
De branche en branche errant à l'aventure.
Se regardant dans un silence affreux,
Des rochers nus s'élevaient, ténébreux;
Leur front aride et leurs cimes sauvages 
Voyaient glisser et fumer les nuages :
Leurs longs sommets, en prisme partagés,
Etaient des eaux et des mousses rongés.
Des liserons, d'humides capillaires,
Couvraient les flancs de ces monts solitaires;
Plus tristement des lierres encor 
Se suspendaient aux rocs inaccessibles;
Et contrasté, teint de couleurs paisibles,
Le jonc, couvert de ses papillons d'or,
Riait au vent sur des sites terribles.
Mais tout s'efface, et surpris de la nuit, 
Couché parmi des bruyères laineuses, 
Sur le courant des ondes orageuses 
Je vais pencher mon front chargé d'ennui.



LE PRINTEMPS, L’ÉTÉ ET L’HIVER

Vallée au nord, onduleuse prairie, 
Déserts charmants, mon cœur, formé pour vous, 
Toujours vous cherche en sa mélancolie. 
A ton aspect, solitude chérie, 
Je ne sais quoi de profond et de doux 
Vient s'emparer de mon âme attendrie. 
Si l'on savait le calme qu'un ruisseau 
En tous mes sens porte avec son murmure, 
Ce calme heureux que j'ai, sur la verdure, 
Goûté cent fois seul au pied d'un coteau, 
Les froids amants du froid séjour des villes 
Rechercheraient ces voluptés faciles. 
Si le printemps les champs vient émailler, 
Dans un coin frais de ce vallon paisible, 
Je lis assis sous le rameux noyer, 
Au rude tronc, au feuillage flexible. 
Du rossignol le suave soupir 
Enchaîne alors mon oreille captive, 
Et dans un songe au-dessus du plaisir 
Laisse flotter mon âme fugitive. 
Au fond d'un bois quand l'été va durant, 
Est-il une onde aimable et sinueuse 
Qui, dans son cours, lente et voluptueuse, 
A chaque fleur s'arrête en soupirant ? 
Cent fois au bord de cette onde infidèle 
J'irai dormir sous le coudre odorant, 
Et disputer de paresse avec elle. 
Sous le saule nourri de ta fraîcheur amie, 
Fleuve témoin de mes soupirs, 
Dans ces prés émaillés, au doux bruit des zéphyrs, 
Ton passage offre ici l'image de la vie. 
En des vallons déserts, au sortir de ces fleurs, 
Tu conduis tes ondes errantes : 
Ainsi nos heures inconstantes 
Passent des plaisirs aux douleurs. 
Mais si voluptueux, du moins dans notre course, 
Du printemps nous allons jouir, 
Nos jours plus doucement s'éloignent de leur source, 
Emportant avec eux un tendre souvenir : 
Ainsi tu vas moins triste au rocher solitaire, 
Vers ces bois où tu fais toujours, 
Si de ces prés ton heureux cours 
Entraîne quelque fleur légère. 
De mon esprit ainsi l'enchantement 
Naît et s'accroît pendant tout un feuillage. 
L'aquilon vient, et l'on voit tristement 
L'arbre isolé sur le coteau sauvage 
Se balancer au milieu de l'orage. 
De blancs oiseaux en troupes partagés 
Quittent les bords de l'Océan antique : 
Tous en silence à la file rangés 
Fendent l'azur d'un ciel mélancolique. 
J'erre aux forêts où pendent les frimas : 
Interrompu par le bruit de la feuille 
Que lentement je traîne sous mes pas, 
Dans ses pensées mon esprit se recueille. 
Qui le croirait ? plaisirs solacieux, 
Je vous retrouve en ce grand deuil des cieux é
L'habit de veuve embellit la nature. 
Il est un charme à des bois sans parure : 
Ces prés riants entourés d'aunes verts, 
Où l'onde molle énerve la pensée, 
Où sur les fleurs l'âme rêve bercée 
Aux doux accords du feuillage et des airs, 
Ces prés riants que l'aquilon moissonne, 
Plaisent aux cœurs. Vers la terre courbés
Nous imitons, ou flétris ou tombés, 
L'herbe en hiver et la feuille en automne.






Notes 

Peinture 1 : Madame Recamier, maitresse de Chateaubriand (Le baron Gérard - 1802)

Peinture 2 : Madame Recamier (Jacques-Louis David - 1800)


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