dimanche 29 mai 2011

THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGNÉ, POÈTE (1552-1630)


THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGNÉ, POÈTE (1552-1630) 



À L’ÉCLAIR VIOLENT DE TA FACE DIVINE

A l'éclair violent de ta face divine, 
N'étant qu'homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine 
Pour de nouveau venir à l'immortalité.

Ton feu divin brûla mon essence mortelle, 
Ton céleste m'éprit et me ravit aux Cieux, 
Ton âme était divine et la mienne fut telle : 
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.

Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie 
Pour cueillir, sans la mort, l'immortelle beauté, 
J'ai vécu de nectar, j'ai sucé l'ambroisie, 
Savourant le plus doux de la divinité.

Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J'ai des autels fumants comme les autres dieux, 
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie 
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.

Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche, 
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux, 
Tandis que j'ai cueilli le baiser et la couche 
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux.



SI VOUS VOYIEZ MON CŒUR AINSI QUE MON VISAGE

Si vous voyiez mon cœur ainsi que mon visage, 
Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois, 
Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix 
Forcée à me pleurer, et briser votre rage.

Si ces maux n'apaisaient encor votre courage 
Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois, 
Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois 
Que fait votre sujet qui porte votre image.

Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait, 
Qui n'ait avant mon cœur percé votre portrait. 
C'est ainsi qu'on a vu en la guerre civile

Le prince foudroyant d'un outrageux canon 
La place qui portait ses armes et son nom, 
Détruire son honneur pour ruiner sa ville.




BIEN QUE LA GUERRE SOIT ÂPRE, FIÈRE ET CRUELLE

Bien que la guerre soit âpre, fière et cruelle 
Et qu'un douteux combat dérobe la douceur, 
Que de deux camps mêlés l'une et l'autre fureur 
Perde son espérance, et puis la renouvelle,

Enfin, lors que le champ par les plombs d'une grêle
Fume d'âmes en haut, ensanglanté d'horreur, 
Le soldat déconfit s'humilie au vainqueur,
Forçant à jointes mains une rage mortelle.

Je suis porté par terre, et ta douce beauté 
Ne me peut faire croire en toi la cruauté 
Que je sens au frapper de ta force ennemie :

Quand je te crie merci, je me mets à raison, 
Tu ne veux me tuer, ni m'ôter de prison
Ni prendre ma rançon, ni me donner la vie.



JE SENS BANNIR MA PEUR ET LE MAL QUE J’ENDURE

Je sens bannir ma peur et le mal que j'endure, 
Couché au doux abri d'un myrte et d'un cyprès, 
Qui de leurs verts rameaux s'accolant près à près
Encourtinent la fleur qui mon chevet azure !

Oyant virer au fil d'un musicien murmure 
Milles nymphes d'argent, qui de leurs flots secrets 
Bebrouillent en riant les perles dans les prés,
Et font les diamants rouler à l'aventure.

Ce bosquet de verbrun qui cette onde obscurcit, 
D'échos harmonieux et de chants retentit. 
Ô séjour aimable ! ô repos précieux !

Ô giron, doux support au chef qui se tourmente !
Ô mes yeux bien heureux éclairés de ses yeux !
Heureux qui meurt ici et mourant ne lamente !



L'HIVER DU SIEUR D’AUBIGNÉ  

Mes volages humeurs, plus stériles que belles,
S'en vont, et je leur dis : " Vous sentez, hirondelles,
S'éloigner la chaleur et le froid arriver.
Allez nicher ailleurs pour ne fâcher, impures,
Ma couche de babil et ma table d'ordures ;
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver. "

D'un seul point le soleil n'éloigne l'hémisphère ;
Il jette moins d'ardeur, mais autant de lumière.
Je change sans regrets lorsque je me repens
Des frivoles amours et de leur artifice.
J'aime l'hiver, qui vient purger mon cœur du vice,
Comme de peste l'air, la terre de serpents.

Mon chef blanchit dessous les neiges entassées
Le soleil qui me luit les échauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois.
Fondez, neiges, venez dessus mon cœur descendre,
Qu'encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brasier, comme il fit des flammes autrefois.

Mais quoi, serai-je éteint devant ma vie éteinte ?
Ne luira plus en moi la flamme vive et sainte,
Le zèle flamboyant de ta sainte maison ?
Je fais aux saints autels holocaustes des restes
De glace aux feux impurs, et de naphte aux célestes,
Clair et sacré flambeau, non funèbre tison.

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines !
Le rossignol se tait, se taisent les sirènes ;
Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs
L'espérance n'est plus bien souvent tromperesse,
L'hiver jouit de tout : bienheureuse vieillesse,
La saison de l'usage et non plus des labeurs.

Mais la mort n'est pas loin ; cette mort est suivie
D'un vivre sans mourir, fin d'une fausse vie
Vie de notre vie et mort de notre mort.
Qui hait la sûreté pour aimer le naufrage ?
Qui a jamais été si friand du voyage
Que la longueur en soit plus douce que le port ?


QUICONQUE SUR LES OS DES TOMBEAUX EFFROYABLES

Quiconque sur les os des tombeaux effroyables
Verra le triste amant, les restes misérables
D'un cœur séché d'amour, et l'immobile corps
Qui par son âme morte est mis entre les morts,

Qu'il déplore le sort d'une âme à soi contraire,
Qui pour un autre corps à son corps adversaire
Me laisse examiné sans vie et sans mourir,
Me fait aux noirs tombeaux après elle courir.

Démons qui fréquentez des sépulcres la lame,
Aidez-moi, dites-moi nouvelles de mon âme,
Ou montrez-moi les os qu'elle suit adorant
De la morte amitié qui n'est morte en mourant.

Diane, où sont les traits de cette belle face ?
Pourquoi mon œil ne voit comme il voyait ta grâce,
Ou pourquoi l'œil de l'âme, et plus vif et plus fort,
Te voit et n'a voulu se mourir en ta mort ?

Elle n'est plus ici, ô mon âme aveuglée,
Le corps vola au ciel quand l'âme y est allée;
Mon cœur, mon sang, mes yeux, verraient entre les morts
Son cœur, son sang, ses yeux, si c'était là son corps.

Si tu brûle à jamais d'une éternelle flamme,
A jamais je serai un corps sans toi, mon âme,
Les tombeaux me verront effrayé de mes cris,
Compagnons amoureux des amoureux esprits.




Note

Peinture : Raphaël-Bataille d'Ostie (1517)



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