dimanche 20 octobre 2013

CHARLES GUÉRIN, POÈTE (1873-1907)


CHARLES GUÉRIN, POÈTE (1873-1907)


CE SOIR APRES LA PLUIE EST DOUX…

Ce soir après la pluie est doux ; soir de septembre 
Si doux qu'on en voudrait pleurer, si plein d'abeilles 
Qu'on fuit tout défaillant la pénombre des chambres. 
C'est un soir de septembre un peu triste, et c'est veille 
De dimanche, et c'est l'heure ou ceux de la maison 
Viennent s'asseoir parmi les roses du perron. 
C'est un soir de septembre et veille de dimanche. 
On se tait ; la maison et les roses sont blanches. 
L'automne, enlumineur silencieux et lent, 
A déjà sur les murs rougi la vigne vierge. 
La brise aux doigts furtifs fait trembler de l'argent 
Sur la feuille, paupière agitée, et sur l'herbe ; 
Avec l'angélus grave et résigné chemine 
Le multiple retour, au lointain, des clarines ; 
Des chariots de foin oscillent sur la route ; 
Les peupliers d'or clair frémissent ; on écoute 
Retomber le marteau sur le contre-heurtoir, 
Et le plaintif appel des mendiants du soir. 
Les fleurs lasses se font plus lourdes sur leurs tiges, 
Une étrange langueur, souffle à souffle, voltige 
De l'aïeule, songeuse à cause de la mort,
A la vierge, pensive à cause de l'amour. 
Nul ne parle ; la chair s'inquiète ; le jour 
Impalpable s'efface et fond, comme un accord 
Expire... Et la nuit monte, hélas ! au cœur des hommes.

A cette heure indécise où rampent les ténèbres, 
La prière en secret nous écarte les lèvres, 
Comme la source entrouvre un sable amer ; nous sommes 
Humbles, nous voudrions être pareils, mon Dieu, 
A ce candide azur qui forme le ciel bleu 
Et que nos reins, comme la chair des chastes veuves, 
N'aient plus pour lit d'amour qu'une tombe où s'étendre. 
Quand détacherons-nous notre cœur de la femme, 
Pour employer à vous servir des forces neuves ?

Ô poignante douceur de ce soir de septembre ! 
A présent le silence est grand sur la campagne. 
Il est tard, et voici que la nuit est venue 
Et que nous frissonnons d'une angoisse inconnue. 
Ô Seigneur, accablez notre âme et nos paupières 
D'un sommeil plus pesant et plus lourd que la pierre ; 
Faites autour de nous à travers l'ombre noire 
Marcher à pas muets des heures sans mémoire, 
Et que la paix des morts nous gagne, et qu'on oublie 
Toute cette tristesse immense de la vie !



CONSEILS AU SOLITAIRE

Aie une âme hautaine et sonore et subtile, 
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ; 
Forge en sceptre l'or lourd et roux de tes entraves, 
Ferme ton cœur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles 
Se rapprocher le pas profond des choses graves ; 
Hors la cité des rois repus, tueurs d'esclaves, 
Sache une île stérile où ton orgueil s'exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent. 
Et si l'heure en froc noir érige du silence 
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l'inconnu, peut-être vers le vide, 
Dans l'ombre que la Mort effarante en fauchant 
Du fond des horizons projette sur la Vie.



CE SOIR, SUR LE CHEMIN SONORE DU COTEAU

Ce soir, sur le chemin sonore du coteau, 
Nous menons en rêvant notre amour qui frissonne 
D'une obscure tiédeur sous le même manteau. 
Ô crépuscule amer de novembre ! L'automne 
Est soucieux comme un aïeul qu'on va quitter ; 
Son souffle large et fort sur la terre endormie 
Répand de solennels adieux. Las de monter, 
Bientôt nous suspendons nos pas, ô mon amie. 
La brise nous apporte avec le bruit furtif 
D'une bête qui fuit dans la forêt prochaine 
Le tintement voilé des cloches de la plaine ; 
Puis rien n'interrompt plus le silence pensif 
Que l'âme de la nuit soupirant dans les herbes. 
Là-bas, naissant du pâle azur, voici Vesper. 
Debout et l'un sur l'autre épars comme deux gerbes, 
Nous semblons nous cacher déjà de l'âpre hiver ; 
Et c'est du fond de l'ombre où notre amour se mure 
Que nous prêtons, joignant les mains, fermant les yeux, 
Une oreille rêveuse au son d'une voix pure 
Qui s'élève des champs au loin silencieux.



SOUVENT, LE FRONT POSE SUR TES GENOUX…

Souvent, le front posé sur tes genoux, je pleure, 
Plus faible que ton cœur amoureux, faible femme, 
Et ma main qui frémit en recevant tes larmes 
Se dérobe aux baisers de feu dont tu l'effleures.

" Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m'inquiètes ; 
J'ai peur obscurément de cette peine étrange :
Quel incurable rêve ignoré des amantes 
L'Infini met-il donc au cœur de ces poètes ? "

Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah ! laisse... 
La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse. 
Sache qu'il est ainsi d'immenses nuits d'étoiles

Où j'implore, malgré mon cœur, que tu t'éloignes, 
Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue 
Ne font qu'approfondir ma détresse inconnue.


LA MAISON SERAIT BLANCHE ET LE JARDIN SONORE

La maison serait blanche et le jardin sonore
De bruits d'eaux vives et d'oiseaux,
Et le lierre du mur qui regarde l'aurore
Broderait d'ombres les rideaux

Du lit tiède où, mêlés comme deux tourterelles, 
Las d'un voluptueux sommeil,
Nous souririons, heureux de nous sentir des ailes 
Aux premiers rayons du soleil.

Cette maison n'aurait sous l'auvent qu'un étage
Au balcon noyé de jasmins.
Les fleurs, le miel, ô mon amie, et le laitage 
Aromatiseraient tes mains.

Un fleuve baignerait nos vergers, et sa rive 
Cacherait parmi les roseaux
Une barque bercée et dont la rame oisive 
Miroite en divisant les eaux.

Nous resterions longtemps assis sur la terrasse, 
Le soir, lorsqu'entre ciel et champ 
Le piétinant troupeau pressé des brebis passe 
Dans la lumière du couchant ;

Et nos cœurs répondraient à l'angélus qui sonne 
Avec la foi des cœurs à qui la vie est bonne.

Plus tard, sur le balcon rempli d'ombre, muets, 
L'oreille ouverte au bruit des trains dans la vallée, 
Goûtant tout ce qu'un sage amour contient de paix, 
Nos âmes se fondraient dans la nuit étoilée.

Écoutant nos enfants dormir derrière nous, 
Pâle dans tes cheveux libres où l'air se joue, 
Ta main fraîche liée aux miennes : " Qu'il est doux, 
Qu'il est doux, dirais-tu, les cils contre ma joue, 
Quand on sait où poser la tête, d'être las ! " 
Mes lèvres fermeraient ta paupière endormie.

Cher asile, jardin, maison rustique... Hélas ! 
Car nous rêvons quand il faut vivre, ô mon amie !



MA FENÊTRE ÉTAIT LARGE OUVERTE SUR LA NUIT

Ma fenêtre était large ouverte sur la nuit. 
La maison reposant autour de moi sans bruit, 
J'écrivais, douloureux poète d'élégies, 
A la clarté dansante et douce des bougies. 
Un souffle d'air chargé des parfums du jardin 
Me ravit en entrant la lumière soudain, 
Et je me trouvai seul dans l'ombre avec mon rêve. 
Ma montre palpitait, précipitée et brève, 
A travers les profonds battements de mon cœur. 
J'écoutais l'innombrable et pensive rumeur 
Qui monte du sommeil nocturne de la ville.

Les ténèbres nous font l'oreille plus subtile, 
L'âme s'enivre mieux, parmi l'obscurité, 
Du suave secret des belles nuits d'été. 
Je respirais l'odeur de l'herbe et de la terre. 
Après de longs instants de calme solitaire 
Où les vents familiers eux-mêmes semblaient morts, 
Je sentais frissonner le silence au-dehors ;
Et, tout à coup, pareil au flot qui se propage, 
Un grand soupir passait de feuillage en feuillage.

Pour l'homme intérieur il n'est pas sous le ciel 
De forme qui ne cache un sens spirituel. 
Aujourd'hui je reviens sur ces heures passées 
A caresser ainsi dans l'ombre mes pensées, 
Et, peut-être anxieux de mon propre destin, 
Je me laisse conduire à voir dans votre fin, 
Ô flambeaux dont le vent du soir cueillait la flamme, 
Une image du corps abandonné par l'âme.


UN SOIR, AU TEMPS DU SOMBRE ÉQUINOXE D’AUTOMNE

Un soir, au temps du sombre équinoxe d'automne 
Où la mer forcenée et redoublant d'assauts 
Se cambre et bat d'un lourd bélier le roc qui tonne, 
Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.

Heure trouble, entre l'ombre et le jour indécise ! 
La faux du vent sifflait dans les joncs épineux. 
A mes pieds, sur la terre humide et nue assise 
Tu frissonnais devant l'horreur du ciel haineux.

Inattentive aux cris des stridentes mouettes, 
Tu regardais la nuit de pente en pente errer ; 
Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes, 
Et l'embrun te glaçait sans te désaltérer.

Et moi, sur ce rocher dont l'eau sculpte la proue, 
Debout comme à l'avant d'un vaisseau de granit,
J'écoutais l'escadron des vagues qui s'ébroue 
Et terrible, et ruant dans les récifs, hennit.

Ô bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue ! 
Heure farouche où tout en moi désespérait, 
Où toute ma pensée, affreusement tendue, 
Luttait pour arracher au Destin son secret !

A l'Occident, au fond d'un porche de nuées, 
Le soleil soucieux s'échancrait sur les flots ; 
A mon cou, par tes mains étroitement nouées, 
Tu suspendais ton corps secoué de sanglots ;

Et, sentant entre nous l'étendue infinie 
Qui sépare du ciel l'esprit contemplateur, 
Nous regardions le feu de l'astre en agonie 
Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.



LE ROSAIRE DES CLOCHES

Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire 
Mélancolique, par l'air d'une nuit d'été. 
Or j'ai bu le poison aux yeux de la Beauté, 
Et j'ai peine à ne pas crier sous ma misère.

Ô lourd ciboire où le damné se désaltère ! 
Ô coupe d'or sanglant où dort l'eau du Léthé !... 
Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire 
Mélancolique, par l'air d'une nuit d'été.

Dans le fleuve qui roule au pied du quai, l'eau claire 
Semble me dire : " Ô pauvre homme déshérité, 
Viens, tu seras heureux dans ton éternité. " 
Mais les cloches là-bas tristement en colère, 
Les cloches dans leurs tours égrènent un rosaire.

II

Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant, 
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve, 
Où l'amour avec les sirènes de la grève 
Met le calme éternel au fond du cœur ardent ;

Et j'en pourrais chasser le souvenir mordant 
De la Vie - autrefois - qui fut mauvaise et brève. 
Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant, 
L'eau claire, paradis de l'immuable Rêve.

Je suis resté debout sur le seuil, regardant 
Mon Soleil se coucher ; je sentais fuir la sève 
Par ma blessure ouverte et s'écouler sans trêve ; 
Et ce jourd'huy que l'Astre est mort à l'Occident, 
Je devrais l'écouter, l'eau claire, cependant.

III

Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires, 
Car ici-bas il n'est pas de mal éternel, 
Car j'oubliais la Terre et je pensais au Ciel, 
En me courbant le long de ces chemins sévères ;

Et j'ai pu quelquefois cueillir des primevères 
Dans le sable à côté des ronces. - Solennel,
Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires 
Car ici-bas il n'est pas de mal éternel.

Mais ,j'ai goûté vraiment aux tristesses amères, 
Le jour où, défaillant au gibet criminel, 
La Femme m'a tendu l'éponge avec le fiel ; 
Et depuis, refoulant de terribles colères, 
Sans plaintes j'ai gravi de douloureux calvaires.

IV

Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire 
Aux portes du Néant, rire en te maudissant, 
Tu sentirais en toi se figer tout ton sang 
Et flamber ton cerveau sous le fouet du délire.

Par l'Enfer où je vais, n'essaie pas de lire 
Dans mon âme, livre de haine éblouissant... 
Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire 
Aux portes du Néant, rire en te maudissant.

A l'heure de briser mon génie et ma lyre, 
Devant l'œuvre fatal, je recule impuissant, 
Et doublement damné, plein d'un spectre effrayant, 
Je mêle dans la mort le blasphème au martyre. 
Ô Femme, ange mauvais, si tu m'entendais rire.

V

Il s'est fait tendre et doux, le rosaire des cloches, 
Et mon cœur ulcéré comprend ce qu'il me dit, 
De la voix calme du séraphin au maudit, 
Voix calme qui s'emplit sourdement de reproches.

Un long frémissement court dans les arbres proches, 
Et, comme un pardon lent qui jamais ne finit, 
Il se fait tendre et doux, le rosaire des cloches, 
Et mon cœur ulcéré comprend ce qu'il me dit.

Je pardonne à la Femme, et debout sur les roches 
J'écoute ce chant pur, ouaté comme un nid, 
Ce chant dont chaque note est sainte et me bénit ; 
Plein de pardons confus et de vagues reproches, 
Il s'est fait tendre et doux, le rosaire des cloches.

VI

Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire ; 
De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné. 
D'une aurore lointaine et mystique baigné, 
Je vois la lueur poindre en mon triste mystère.

Et je renais de mon tombeau moins solitaire, 
Car le sang fut fécond que mon cœur a saigné. 
Les cloches dans les tours ont cesse leur rosaire ; 
De l'eau claire à pas lents je me suis éloigné.

Or la Nuit morne agonise ; l'Aube rose erre 
Sur les lèvres du ciel ou les deuils ont régné. 
Et voici refleurir ce que j'ai renié, 
Et tout chante et tout rit de nouveau sur la terre ; 
Les cloches dans les tours ont cessé leur rosaire.




LE SOIR LÉGER, AVEC SA BRUME CLAIRE ET BLEUE

Le soir léger, avec sa brume claire et bleue, 
Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, 
Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves 
Qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. 
La ville, pacifique et lointaine, s'est tue. 
Dans le jardin pensif où descend le repos 
Frissonne avec un frais murmure un épi d'eau 
Dont la tige se rompt parfois au vent nocturne. 
Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. 
Des couples amoureux se parlent à voix basse ; 
Les roses que leurs doigts songeurs ont effeuillées 
Répandent une odeur enivrante de miel. 
Un pâle jour occupe encor le bas du ciel 
Et mêle, charme étrange et confidentiel, 
De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée. 
Que me font les soleils à venir, que me font 
L'amour et l'or et la jeunesse et le génie !... 
Laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long 
Sommeil, avec des mains de femme sur mon front :
Ah ! fermez la fenêtre ouverte sur la vie !



LA MAISON DORT

La maison dort au cœur de quelque vieille ville 
Où des dames s'en vont, lasses de bonnes œuvres, 
S'assoupir en suivant l'office de six heures, 
Ville où le rouet gris de l'ennui se dévide.

Dans la cour un bassin où pleurent les eaux vives 
D'avoir vu verdir les Tritons et d'être seules. 
Et la maison laisse gémir les eaux jaseuses ; 
Ses yeux sont noirs où s'avivaient jadis les vitres,

Et, vers le soir, les cuivres du soleil s'éteignent 
Sur les plafonds tendus de terreuses dentelles 
Qu'un coup de vent parfois tord comme des écharpes.

Les mites ont aimé dans les tentures ternes ; 
Aussi, charme décoloré des chambres, charme 
Des rêves qu'on a trop songés et qui se taisent.



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