dimanche 13 février 2011

RÉMY DE GOURMONT, POÈTE (1858-1915)


RÉMY DE GOURMONT, POÈTE (1858-1915) 


LE SOIR

Heure incertaine, heure charmante et triste : les roses 
Ont un sourire si grave et nous disent des choses 
Si tendres que nos cœurs en sont tout embaumés; 
Le jour est pâle ainsi qu'une femme oubliée, 
La nuit a la douceur des amours qui commencent, 
L'air est rempli de songes et de métamorphoses; 
Couchée dans l'herbe pure des divines prairies, 
Lasse et ses beaux yeux bleus déjà presque endormis, 
La vie offre ses lèvres aux baisers du silence.

Heure incertaine, heure charmante et triste : des voiles 
Se promènent à travers les naissantes étoiles 
Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides, 
Sous le vent qui les porte aux rives d'Atlantide; 
Une lueur d'amour s'allume comme un adieu 
À la croix des clochers qui semblent tout en feu 
Et à la cime hautaine et frêle des peupliers :
Le jour est pâle ainsi qu'une femme oubliée 
Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux.

Heure incertaine, heure charmante et triste : les heures 
Meurent quand ton parfum, fraîche et dernière fleur, 
Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce :
La lumière se trouble et s'enfuit dans l'espace, 
Un frisson lent descend dans la chair de la terre, 
Les arbres sont pareils à des anges en prière. 
Oh ! reste, heure dernière ! Restez, fleurs de la vie ! 
Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis...

Heure incertaine, heure charmante et triste : les femmes 
Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme; 
Le soir a la douceur des amours qui commencent. 
Ô profondes amours, blanches filles de l'absence, 
Aimez l'heure dont l'œil est grave et dont la main 
Est pleine des parfums qu'on sentira demain; 
Aimez l'heure incertaine où la mort se promène, 
Où la vie, fatiguée d'une journée humaine, 
Entend chanter enfin, tout au fond du silence, 
L'heure des songes légers, l'heure des indolences !



HIÉROGLYPHES

Ô pourpiers de mon frère, pourpiers d'or, fleur d'Anhour,
Mon corps en joie frissonne quand tu m'as fait l'amour,
Puis je m'endors paisible au pied des tournesols.
Je veux resplendir telle que les flèches de Hor :
Viens, le kupi embaume les secrets de mon corps,
Le hesteb teint mes ongles, mes yeux ont le kohol.
Ô maître de mon cœur, qu'elle est belle, mon heure !
C'est de l'éternité quand ton baiser m'effleure,
Mon cœur, mon cœur s'élève, ah ! si haut qu'il s'envole.
Armoises de mon frère, ô floraisons sanglantes,
Viens, je suis l'Amm où croît toute plante odorante,
La vue de ton amour me rend trois fois plus belle.
Je suis le champ royal où ta faveur moissonne,
Viens vers les acacias, vers les palmiers d'Ammonn;
Je veux t'aimer à l'ombre bleue de leurs flabelles.
Je veux encore t'aimer sous les yeux roux de Phrâ
Et boire les délices du vin pur de ta voix,
Car ta voix rafraîchit et grise comme Elel.

Ô marjolaines de mon frère, ô marjolaines,
Quand ta main comme un oiseau sacré se promène
En mon jardin paré de lys et de sesnis,
Quand tu manges le miel doré de mes mamelles,
Quand ta bouche bourdonne ainsi qu'un vol d'abeilles
Et se pose et se tait sur mon ventre fleuri,
Ah! je meurs, je m'en vais, je m'effuse en tes bras,
Comme une source vive pleine de nymphéas,
Armoises, marjolaines, pourpiers, fleurs de ma vie !



LES CHEVEUX

Simone, il y a un grand mystère 
Dans la forêt de tes cheveux.

Tu sens le foin, tu sens la pierre 
Où des bêtes se sont posées; 
Tu sens le cuir, tu sens le blé, 
Quand il vient d'être vanné; 
Tu sens le bois, tu sens le pain 
Qu'on apporte le matin; 
Tu sens les fleurs qui ont poussé 
Le long d'un mur abandonné; 
Tu sens la ronce, tu sens le lierre 
Qui a été lavé par la pluie; 
Tu sens le jonc et la fougère
Qu'on fauche à la tombée de la nuit; 
Tu sens la ronce, tu sens la mousse, 
Tu sens l'herbe mourante et rousse 
Qui s'égrène à l'ombre des haies; 
Tu sens l'ortie et le genêt, 
Tu sens le trèfle, tu sens le lait; 
Tu sens le fenouil et l'anis; 
Tu sens les noix, tu sens les fruits 
Qui sont bien mûrs et que l'on cueille; 
Tu sens le saule et le tilleul 
Quand ils ont des fleurs plein les feuilles; 
Tu sens le miel, tu sens la vie 
Qui se promène dans les prairies; 
Tu sens la terre et la rivière; 
Tu sens l'amour, tu sens le feu.

Simone, il y a un grand mystère 
Dans la forêt de tes cheveux.



ORAISONS MAUVAISES

I

Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !
Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures;
Leur peau blanche s'est trempée dans l'odeur âpre des caresses
Secrètes, parmi l'ombre blanche où rampent les caresses,
Et l'opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,
C'est le dernier soupir de Jésus sur la croix.

II

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !
Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,
Comme dans l'eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,
On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,
Et ce douloureux saphir d'amertume et d'effroi,
C'est le dernier regard de Jésus sur la croix.

III

Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !
Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,
Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,
Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,
Et l'hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,
C'est le dernier amour de Jésus sur la croix.

IV

Que ton ventre soit béni, car il est infertile !
Il est beau comme une terre de désolation; le style
De la herse n'y hersa qu'une glèbe rouge et rebelle,
La fleur mûre n'y sema qu'une graine rebelle,
Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,
C'est le dernier désir de Jésus sur la croix.

V

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !
Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,
Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;
Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,
Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,
C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

VI

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !
Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,
Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres,
Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,
Et la bouche d'améthyste qui tend ta jarretière de soie,
C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

VII

Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !
Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,
Son orgueil s'est mêlé aux odeurs de la boue,
Et je viens d'écraser dans la glorieuse boue,
Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,
La dernière pensée de Jésus sur la croix.




Note

Photo de la croix de chemin tirée du site Terre Ardéchoise 



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