mardi 28 décembre 2010

Harmonie, contemplation et dépouillement ne feraient pas de mal en cette fin d'année 2010 (CD Japon : chants courtois, par Etsuko Chida) !



Issus de l’intéressante collection Musique du monde consacrée aux musiques traditionnelles de divers pays du globe, ce très beau disque nous propose d'intenses pièces du répertoire ancestral japonais interprétées au Koto par la talentueuse Etsuko Chida

Pour ceux qui l'ignorent encore le Koto est une sorte de cithare sur table comportant généralement treize cordes reliées à des chevalets, et taquinées par les plectres (sorte de grands médiators) portés sur le pouce, l'index et le majeur de la main droite de l'exécutant. L'instrument, que l'on doit pratiquer en s'agenouillant, est parfois comparé dans la littérature nippone à un dragon couché sur la plage conversant avec les vagues. Le son qui en sort est tout à fait particulier. D'essence poétique voire mystique il incite à la contemplation, à la méditation et au recueillement. Vers le 17ème siècle furent créés des chants destinés à se mêler aux longues pièces jusqu'alors exclusivement instrumentales, auxquelles s'ajoutèrent encore les sonorités discrètes d'un petit luth à trois cordes venant en quelque sorte souligner les mélodies évanescentes du Koto : le Shamisen. Pas de Shamisen dans le CD qui nous intéresse ici, mais juste l'essentiel : la présence discrète du Koto dialoguant avec la voix humaine. Tout est dépouillement, tout est harmonie.

(Photo © Jacques Nadeau)

Etsuko Chida est originaire d'Hokkaido, l'une des petites îles constituant l'archipel nippon. Elle étudie l'art du Koto depuis l'âge de cinq ans auprès des plus grands maîtres de l'instrument. Après avoir commencé sa carrière au Japon elle s'est tournée depuis quelques années vers l'Europe, et notamment en France où elle trouva l'opportunité de s'installer. A ma connaissance, ce disque est à ce jour le seul de sa jeune carrière. 


Mais les CD consacrés aux musiques traditionnelles japonaises sont en revanche très nombreux, notamment ceux proposant des pièces alliant le Koto et le Shamisen à l'autre instrument incontournable japonais : le Shakuhachi, longue flûte droite en bambou jadis l'apanage exclusif des Samouraïs avant de se démocratiser et de devenir l'instrument du peuple. Selon les Anciens, il serait capable d'imiter tous les sons de la nature. De la nature il en est beaucoup question dans les morceaux joués par Etsuko, ainsi qu'en général dans tous les arts de cette civilisation construite en osmose et en référence aux éléments naturels du monde et des saisons.





Le disque se divise en cinq parties :

Usu no koe-La voix du mortier de bois, d'une durée de 13mn02.
Chidori no kyoku-Le chant des pluviers, d'une durée de 11mn55.
Yashiyo jishi-Le lion de longévité, d'une durée de 6mn54.
Shujo no tsuru-Les grues sur le pin, d'une durée de 10mn54.
Yûgao-La belle du soir, d'une durée de 11mn18.

Extraits des vers de l'un de mes morceaux préférés (Usu no koe-La voix du mortier de bois):

« Quelles sont belles, les lueurs de la lune par les nuits voilées de Printemps, quand la brume les enlace comme une étoffe mince ! Le parfum des pruniers qui semble se répandre dans la nuit s'atténue au fil du temps, déjà le Printemps fait place à l'été, et vient le moment de s'habiller de vêtements légers.

En ce jour, en cet instant, sur les branches du santal s'épanouissent des fleurs d'un mauve pale.

L'automne arrive avec son vent frais.

Un léger brouillard s'élève et dans ses voiles, on entrevoit à peine les tiges de Suzuki inclinées par le vent. [...] On entend, venu on ne sait d'où, les sons du Koto auxquels les oies sauvages accordent leurs chants tout en traversant le ciel nocturne. [...] Alors que l'on espère la venue d'une averse qui accentuera le pourpre des feuillages, soudain l'hiver est là. [...]

[...] A propos de neige, cela nous rappelle une chose : recevoir une lettre écrite par un coeur froid et superficiel ne laisse qu'une impression insipide ; au contraire, une lettre rédigée d'un trait bien ferme, et qui révèle des sentiments authentiques, crée avec celui qui l'a envoyée un lien qui ne s'amenuisera pas. [...] »

(Paroles de Sanzaemon Morikawa traduites du japonais par Kazuko Ueno et Dominique Palmé).

Deux dernières précisions en guise d'avertissement : ce disque d'Etsuko Chida n'est pas forcement le plus accessible pour qui veut s'initier à la musique ancestrale japonaise. Mais c'est l'un des plus profonds à ma connaissance. Quant au chant traditionnel japonais, lent et parfois ardu, il risque de surprendre l'auditeur occidental peu habitué à ce style très particulier, et éventuellement impliquer une légère période d'adaptation. C'est le prix à payer pour accéder à cet univers si précieux.


Etsuko Chida au théâtre de la ville en 2007 (interview et musique)
 
        


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