dimanche 24 octobre 2010

« Permis de séjour » du poète Claude Roy : l’apprentissage de la survie, l’apprentissage de la vie…



« A mon tour maintenant. Le peuple élu du cancer. C’est banal. J’y suis arrivé, comme tant d’autres. Je me demande comment je vais prendre ça. Je suis comme celui perdu dans une foule qu’un flic interpelle et qui se demande si c’est vraiment à lui qu’on en veut.
- Hep, vous, là-bas !
- Moi ?
- Oui. Vous.
Pas d’erreur. C’est bien de moi qu’il s’agit. Inutile de prendre l’air ahuri. Je m’aperçois que j’ai toujours vécu avec un oeil en coin sur la mort, comme on garde en réserve un sujet qu’on se propose de traiter sérieusement et à fond, un jour, plus tard. Mais on a bien le temps. »

En 1983 sort en librairie Permis de séjour, le premier volume du journal intime de Claude Roy. Déjà l’auteur d’innombrables recueils de poèmes, romans, essais, descriptions critiques, livres pour enfants, documentaires, ouvrages sur l’Art et pièce de théâtre, l’écrivain érudit et éclectique n’avait pas encore songé à la publication de ses journaux. Mais l’envie de communiquer à ses lecteurs le témoignage écrit de sa lutte pour la survie, suite à l’annonce de son cancer du poumon en juin 1982, fut la plus forte. 


ROBERT BRASILLACH
PETIT RAPPEL BIOGRAPHIQUE sur l’homme que fut Claude Roy. Il naquit le 28 aout 1915 à Paris dans un milieu plutôt bourgeois, son père d’origine espagnole étant un artiste-peintre vivant de son art. A l’âge de vingt ans il suit des études de droit dans la capitale tout en s’intéressant sérieusement à la littérature, de Baudelaire à Proust en passant par le nihilisme de Nietzsche. Ne se satisfaisant pas du conformisme qui étrangle la société française dans ces années 30 en ébullition il se rapproche des milieux littéraires d’extrême-droite affiliés à l’Action française, ce mouvement nationaliste créé par Maurice Pujo et Maurice Barrès en pleine affaire Dreyfus. Il fréquente aussi la formation extrémiste La cagoule, comme beaucoup d’étudiants issus du même milieu, ce qui lui permet d’y rencontrer un François Mitterrand pas encore socialiste et avec qui il converse. En 1936 on peut lire ses premiers textes critiques dans La nouvelle revue française et l’année suivante, quelques articles dans Je suis partout, le futur organe de presse collaborationniste où il sympathise avec le grand écrivain Robert Brasillach qui, on le sait, finira fusillé le 6 février 1945 (sur ordre d’un général de Gaulle totalement sous influence des communistes) pour faits de collaboration… littéraire… avec l’armée d’occupation allemande, étrange concept pour une pitoyable et lâche vengeance de l'état républicain. Faisant partie des appelés lors de la déclaration de guerre de la France contre l’Allemagne en septembre 1939, il est fait prisonnier dès 1940 mais réussit son évasion qui lui permet d’atteindre la zone libre. Refusant la position collaborationniste du maréchal Pétain il prend ses distances avec le journal Je suis partout puis s’engage dans des groupes de résistants communistes dans lesquels il rencontre notamment Eluard et Aragon. La tournure que prend la guerre en 1942 l’incite à faire clairement un choix idéologique qui l’amène à adhérer au parti communiste dès 1943. Il participe avec les FFI à la libération de Paris et devient correspondant de guerre pour les journaux Combat et Libération. Après la guerre il fréquente assidûment les écrivains proches de la gauche tels Marguerite Duras, Edgar Morin et Georges Bataille, et entreprend des voyages qui le conduiront en Chine, pays qui le fascinera plus que les autres, cette fascination allant bien au-delà des seules questions idéologiques et politiques (sa proximité avec l’idée du communisme d’état). D’ailleurs Roy prendra ses distances avec cette idéologie, de laquelle il divorcera en 1956 suite à l’intervention soviétique en Hongrie. Devenu un intervenant régulier dans divers journaux ou magazines comme Le nouvel observateur, il ne cessera d’avoir un regard attristé sur l’évolution du monde (et particulièrement de la Chine dont il critiquera sans relâche le gouvernement au pouvoir tout en gardant une grande foi et tendresse pour le peuple chinois, sentiments que l’on retrouvera souvent au fil des pages des différents tomes de son journal intime). Ne cessant de publier romans, essais et poèmes, il sera le premier à recevoir en 1985 le prix Goncourt catégorie poésie de l’académie Goncourt.  




Revenons à Permis de séjour. La lecture de cet ouvrage reste passionnante, bouleversante, et accessible à tous, même à ceux n’ayant pas l’habitude de lire des journaux intimes, l’écriture de Claude Roy étant limpide et aérée, très souvent drôle, toujours en alerte sur le fait d’être au monde et la passion d’exister. En permanence il nous donne une leçon de vie et d’optimisme, même si l’angoisse du futur reste prégnante et implacable, et l’issue incertaine. L’écrivain ne sombre pas dans la tristesse et le désespoir, c’est le contraire qui survient, les deux premiers tiers du livre étant d’ailleurs consacrés à la période 1977-1981, et donc antérieure à ses ennuis de santé. 

« J’ai soixante-six ans, fin de mon automne, début de mon hiver. Quand je suis tombé enfin malade, et que la maladie enfin est tombée sur moi, un ami m’a écrit : « Vous n’étiez pas quelqu’un fait pour être malade. » Jugement bizarre. Est-il vrai ? […] « La mort ne m’étais pas recommandée. » A qui est-elle recommandée ? Qui est fait pour la maladie ? Qui est fait pour souffrir ? Qui est fait pour mourir ? Vous, moi, le premier venu. Quand la mort a frappé à ma porte et demandé poliment la permission d’entrer, je n’ai pas été tellement étonné. On ne pouvait pas lui reprocher de s’être pressée. J’avais beau me sentir plutôt usagé, et en même temps être pris si souvent encore de l’envie de jouer à la marelle et sauter à cloche-pied, il faut bien avouer que j’ai usé et abusé du temps : j’ai pris mon temps, été de mon temps, passé le temps. J’ai dû lasser le temps. Est-ce que finalement je n’ai pas fait mon temps ? » […] « Le sentiment désagréable que dans mon poumon gauche une termitière fait comme chez elle, ronge et obstrue, et dispute à l’air un passage qui m’était tellement utile (et agréable). Comme écrivain, j’ai peur de bientôt manquer de souffle. ». Les textes sont en permanence parsemés d’aphorismes et de poèmes en vers libres d’influence orientale que Claude Roy, depuis toujours en totale admiration pour la poésie chinoise, se plaisait à composer régulièrement. Ce qui l’aida tout au long de sa vie non seulement à tenir dans l’adversité, mais aussi à transcender ses moments de contemplation et de bonheur. Les vers éclatés semblent n’avoir que faire de la ponctuation et de la rhétorique. L’important reste le témoignage direct des sensations et des émotions face à la fulgurance de la vie sous toutes ses formes : humaines, animales, végétales, minérales.

L'eau discrète

Une eau glacée qui coule   On l'entend sans la voir

(La pensée de l’été qui chantonne sous l'herbe)
Les toutes petites abeilles noires   leur bourdon continu
(Le rêve que le soleil fait à bouche fermée)

A onze heures en août    le monde est transparent

Il sera brûlant après la méridienne
Une très modeste éternité baigne de clarté vive
l'eau qui court    les abeilles   le soleil triomphant

Une éphémère éternité qui nous habite    toi et moi

Elle fondra dans le jour comme le sucre dans l'eau
                        comme le temps dans le temps
                                                   Paris, 1 août 1983


Un rêve

Le balancier de l’horloge en hiver
compte les pas de mon sommeil
Il fait nuit dans la maison
il est midi     juin dans mon rêve

L’enfant qui grimpe au cerisier
entend à travers le feuillage
le souffle du vieil homme qu’il sera
et le tricot du balancier

Dans le noir de l’oreiller
le dormeur soixante ans plus tard
entend l’enfant qui froisse les branches
et les cerises tomber sur l’herbe
                                 Le Haut Bout, 25 août 1982


Comme on le devine dans l'extrait de poème ci-dessous, son autre passion indéfectible fut sa femme adorée Loleh Bellon, comédienne et dramaturge à qui il témoigna son amour et sa tendresse durant quarante années.

[…] Chaque matin ouvrir les yeux     Je te parle
Tu me parles     Caresser la chatte noire contente que
ses maîtres soient là     Le parfum du café frais passé
une grappe de raisin noir sur une assiette blanche
Tu me souris     Il n’y a rien d’autre à demander
et seulement se dire     merci d’être là

J’aimerais pourtant (mais je le dis tout bas)
voir encore une fois l’herbe rejaillir     piquée d’iris sauvages
les hirondelles de retour     déjà au travail sous la poutre
pour rebâtir leur nid     toujours au même endroit
et que tu dises     en même temps que moi
« Tiens le coucou… » […] 
                                          Automne, Le Haut Bout, 1 octobre 1982

Mais les ennuis de santé persistèrent pour le poète, impliquant finalement l’ablation d’un poumon, épreuve douloureuse à laquelle Claude Roy survécut malgré tout« Je m’étais préparé à mourir. On dirait que, pour le moment, je suis sauvé. Il faudra donc tout recommencer. Je me dois d’avoir bonne vue et « bien-veillance » pendant cette prolongation qu’on m’a accordée. »


Il publia la suite de Permis de séjour à partir de 1988 en cinq autres volumes constituant l'intégrale de son journal intime où il continua de s’interroger sur le monde et ses fracas politiques, et toujours sur le sens de l’existence, sa foi en la vie malgré la maladie, sur l’écriture, et sur la Mort enfin, qui surviendra en 1997. Loleh ne lui survivra que de deux ans. Les poèmes en vers libres de Permis de séjour furent regroupés dans le recueil A la lisière du temps qui sortit en 1984.
« Mais je découvre ce que je savais déjà : c’est mourir avant l’heure que de faire des économies de vie. Le bonheur (du moins le mien), ce n’est pas de gagner du temps : c’est de savoir le perdre. Pouvoir écouter patiemment la longue confidence d’un inconnu bavard. Se mettre en regard de son propre travail pour donner un coup de main ou d’esprit à quelqu’un qui en a besoin. Donner impulsivement l’objet qu’on aimait bien à quelqu’un à qui ça fait plus plaisir de l’avoir qu’à vous. Et (aussi) prendre son temps, muser dans l’air du temps, traîner gaiement, bayer aux corneilles (oiseaux charmants, d’ailleurs, dont je ne sais pourquoi les ignorants prétendent qu’ils « croassent », corneilles joueuses dont on a grand tort de dire du mal, voltigeurs joyeux qu’on calomnie trop aisément). Dans la biologie-physique-et-chimie de l’être humain, une saine économie, c’est de ne pas faire d’économies. Calculer sa dépense est un mauvais calcul. Qui craint de se dépenser se tarit. »




Pas encore

Souvenir d’un après-midi d’août

dont je ne me souvenais pas
Je rêve un rêve déjà rêvé
puis oublié    il y a longtemps

Je dormais sur l’herbe d’été

dans la prairie près de la rivière
Un grand rideau de peupliers
chuchotais sa langue de feuilles
et ses ombres bien alignées

Je rêvais d’une jeune femme

qui de l’autre coté de l’eau
sur l’ancien chemin de halage
marchait dans les herbes hautes

Elle traverse la passerelle d’écluse

et vient lentement à ma rencontre
Elle me sourit et dit à voix basse
« Il est trop tôt pour que ce soit nous »

C’était toi    toi l’inconnue

la pas encore reconnue
toi qui n’es pas encore ma vie
mais qui viens vers moi en avance
dans un rêve ancien oublié
                            Le Haut Bout, 5 février 1983

                          

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