lundi 8 novembre 2010

JEAN RACINE, POÈTE (1639-1699)


JEAN RACINE, POÈTE (1639-1699)



À LA LOUANGE DE LA CHARITÉ

Les Méchants m'ont vanté leurs mensonges frivoles :
Mais je n'aime que les paroles
De l'éternelle Vérité. 
Plein du feu divin qui m'inspire, 
Je consacre aujourd'hui ma Lyre 
A la céleste Charité.

En vain je parlerais le langage des Anges.
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirais tout l'Univers :
Sans amour, ma gloire n'égale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Que sert à mon esprit de percer les abîmes 
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l'avenir ? 
Sans amour, ma science est vaine, 
Comme le songe, dont à peine 
Il reste un léger souvenir.

Que me sert que ma Foi transporte les montagnes ?
Que dans les arides campagnes
Les torrents naissent sous mes pas ;
Ou que ranimant la poussière
Elle rende aux Morts la lumière,
Si l'amour ne l'anime pas ?

Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage 
Aux pauvres feraient le partage ;
Quand même pour le nom Chrétien,
Bravant les croix les plus infâmes 
Je livrerais mon corps aux flammes, 
Si je n'aime, je ne suis rien.

Que je vois de Vertus qui brillent sur ta trace,
Charité, fille de la Grâce !
Avec toi marche la Douceur,
Que suit avec un air affable 
La Patience inséparable
De la Paix son aimable sœur.

Tel que l'Astre du jour écarte les ténèbres 
De la Nuit compagnes funèbres, 
Telle tu chasses d'un coup d’œil 
L'Envie aux humains si fatale, 
Et toute la troupe infernale 
Des Vices enfants de l'Orgueil.

Libre d'ambition, simple, et sans artifice, 
Autant que tu hais l'Injustice, 
Autant la Vérité te plait.
Que peut la Colère farouche 
Sur un cœur, que jamais ne touche 
Le soin de son propre intérêt ?

Aux faiblesses d'autrui loin d'être inexorable, 
Toujours d'un voile favorable 
Tu t'efforces de les couvrir. 
Quel triomphe manque à ta gloire ?
L'amour sait tout vaincre, tout croire, 
Tout espérer, et tout souffrir.

Un jour Dieu cessera d'inspirer des oracles. 
Le don des langues, les miracles,
La science aura son déclin. 
L'amour, la charité divine 
Éternelle en son origine 
Ne connaîtra jamais de fin.

Nos clartés ici bas ne sont qu'énigmes sombres,
Mais Dieu sans voiles et sans ombres 
Nous éclairera dans les cieux. 
Et ce Soleil inaccessible, 
Comme à ses yeux je suis visible, 
Se rendra visible à mes yeux.

L'amour sur tous les Dons l'emporte avec justice,
De notre céleste édifice 
La Foi vive est le fondement, 
La sainte Espérance l'élève, 
L'ardente Charité l'achève,
Et l'assure éternellement,

Quand pourrai-je t'offrir, ô Charité suprême,
Au sein de la lumière même
Le Cantique de mes soupirs ;
Et toujours brûlant pour ta gloire,
Toujours puiser, et toujours boire
Dans la source des vrais plaisirs !


LOUANGE DE PORT-ROYAL

Saintes demeures du silence,
Lieux pleins de charmes et d'attraits,
Port où, dans le sein de la paix,
Règne la Grâce et l'Innocence ;
Beaux déserts qu'à l'envi des cieux,
De ses trésors plus précieux
A comblés la nature,
Quelle assez brillante couleur
Peut tracer la peinture 
De votre adorable splendeur ?

Les moins éclatantes merveilles
De ces plaines ou de ces bois
Pourraient-elles pas mille fois
Épuiser les plus doctes veilles ?
Le soleil vit-il dans son tour
Quelque si superbe séjour
Qui ne vous rende hommage ?
Et l'art des plus riches cités
A-t-il la moindre image 
De vos naturelles beautés ?

Je sais que ces grands édifices
Que s'élève la vanité
Ne souillent point la pureté
De vos innocentes délices.
Non, vous n'offrez point à nos yeux
Ces tours qui jusque dans les cieux
Semblent porter la guerre,
Et qui, se perdant dans les airs,
Vont encor sous la terre 
Se perdre dedans les enfers.

Tous ces bâtiments admirables,
Ces palais partout si vantés,
Et qui sont comme cimentés
Du sang des peuples misérables,
Enfin tous ces augustes lieux
Qui semblent, faire autant de dieux
De leurs maîtres superbes,
Un jour trébuchant avec eux,
Ne seront sur les herbes 
Que de grands sépulcres affreux.


Mais toi, solitude féconde,
Tu n'as rien que de saints attraits,
Qui ne s'effaceront jamais
Que par l'écroulement du monde :
L'on verra l'émail de tes champs
Tant que la nuit de diamants
Sèmera l'hémisphère ;
Et tant que l'astre des saisons,
Dorera sa carrière, 
L'on verra l'or de tes moissons.

Que si parmi tant de merveilles
Nous ne voyons point ces beaux ronds,
Ces jets où l'onde par ses bonds
Charme les yeux et les oreilles,
Ne voyons-nous pas dans tes prés
Se rouler sur des lits dorés
Cent flots d'argent liquide,
Sans que le front du laboureur
A leur course rapide 
Joigne les eaux de sa sueur ?

La nature est inimitable ;
Et quand elle est en liberté,
Elle brille d'une clarté
Aussi douce que véritable.
C'est elle qui sur ces vallons,
Ces bois, ces prés et ces sillons
Signale sa puissance ;
C'est elle par qui leurs beautés,
Sans blesser l'innocence, 
Rendent nos yeux comme enchantés.



SUR LES VAINES OCCUPATIONS DES GENS DU SIÈCLE

Quel charme vainqueur du monde 
Vers Dieu m'élève aujourd'hui ?
Malheureux l'homme, qui fonde 
Sur les hommes son appui. 
Leur gloire fuit, et s'efface 
En moins de temps que la trace 
Du vaisseau qui fend les mers, 
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l'œil qui la guide
Cherche l'oiseau dans les airs.

De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit,
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Acceptez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?

Le pain que je vous propose 
Sert aux Anges d'Aliment :
Dieu lui-même le compose 
De la fleur de son froment. 
C'est ce pain si délectable 
Que ne sert point à sa table 
Le Monde que vous suivez.
Je l'offre à qui veut me suivre. 
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.

O Sagesse, ta parole 
Fit éclore l'Univers, 
Posa sur un double Pôle 
La Terre au milieu des Mers. 
Tu dis. Et les Cieux parurent, 
Et tous les Astres coururent 
Dans leur ordre se placer. 
Avant les Siècles tu règnes. 
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu'à moi te rabaisser ?

Le Verbe, image du Père, 
Laissa son trône éternel.
Et d'une mortelle Mère 
Voulut naître homme, et mortel. 
Comme l'orgueil fut le crime 
Dont il naissait la Victime, 
Il dépouilla sa splendeur, 
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l'homme coupable 
Sa véritable grandeur.

L'âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s'abreuve d'une eau vive
Qui ne s'épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D'où l'eau luit à tout moment.



1 commentaire:

didiegodelavega a dit…

Je prends...