mardi 1 octobre 2013

« La forêt oubliée » du maître Kohei Oguri : l'anti-cinéma formaté, l'anti-Hollywood (et aussi : l'anti-Bienvenue chez les ch'tites... caisses enregistreuses !).




Le cinquième opus du maître japonais Kohei Oguri fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs lors du Festival de Cannes 2005, quinze années après son Grand Prix du Jury et Prix de la Critique internationale pour L'aiguillon de la mort, et vingt-quatre ans après sa première œuvre Doro no kawa. Ce fut donc un événement impliquant une succession d'hommages mérités que le cinéaste âgé de 60 ans apprécia à sa juste valeur.
Kohei Oguri
Kohei Oguri a toujours essayé de lutter contre les conformismes du 7ème Art, et contre toutes les formules inventées par les marchands du Temple et destinées à transformer une expression artistique authentique en produit industrialisé et code-barrisé. Il s'est beaucoup interrogé sur notre société marchande aliénée où les images sont omniprésentes, et sur la manière dont celles-ci sont utilisées par des décideurs sans éthique. Oguri veut réhabiliter l'image, en lui redonnant tout son pouvoir d'évocation et de fascination. Revenir au sens réel et profond de l'image, c'est revenir à sa racine principale, c'est-à-dire la peinture. La forêt oubliée (Umogeri pour son titre original japonais) est une véritable œuvre d'art en soi, un film d'auteur d'une très grande richesse picturale. Il n'est pas exagéré de dire que neuf plans du film sur dix sont assimilables à de véritables peintures ayant une existence propre et indépendante. Et l'on retrouve devant tant de beauté le plaisir originel de la contemplation, celui qu'avaient sans doute les premiers hommes en l'absence du langage. Ce résultat admirable est d'autant plus surprenant quand on sait que le long métrage a été tourné en caméra numérique, ce qui en règle générale ne donne pas forcement une finition et une netteté idéales pour le plan, les exemples ces dernières années furent d'ailleurs nombreux et vérifiables dans les salles de cinéma (mis à part l'excellent rendu des films d'animations). Ici, c'est la perfection visuelle qui triomphe, et même si l'on sait que le Japon a toujours été précurseur en matière de technologies électroniques et numériques, on reste tout de même bouche bée devant tant d'esthétisme sur grand écran. Le moindre baraquement filmé par Oguri devient subitement un paysage merveilleux, notamment grâce à sa science du cadrage et du traitement de la lumière. On aura compris que le scénario et les dialogues lumineux de La forêt oubliée sont ici tout à fait secondaires, l'enjeu pour Kohei Oguri est ailleurs.




Dans l'histoire qui nous est contée, plusieurs personnages se retrouvent en interaction dans une petite ville cernée de montagnes. Notamment trois adolescentes qui régulièrement s'amusent à imaginer des situations et individus cocasses propices aux rêveries. Ces rêveries prennent-elles parfois vie sur l'écran, à notre insu, ou est-ce la réalité qui nous est proposée ? Quelle est ici la part des fantasmes et du réel ? Et pour quelle finalité cette galerie d'individualités prenant corps sous nos yeux et peuplant la petite ville paisible ? Dans quel but, ces existences banales, plus ou moins écrasées sous le poids des réalités et du destin arbitraire, si ce n'est un jour de parvenir à rentrer dans cette forêt ensevelie il y a 3800 ans suite à l'éruption d'un volcan, et qui finalement ressort de terre pour permettre aux vivants d'y accéder et de se retrouver ? Le rythme du film est lent, mais cette lenteur contemplative ne doit pas rebuter. Car elle est intrinsèquement liée aux cycles naturels de la vie et des saisons. Saine et audacieuse, elle constitue un véritable défi au cinéma lambda énervé et bruyant que nous subissons à longueur d'années, et plus généralement à l'idéologie dominante de nos sociétés modernes où tout doit être réalisé avec hâte et précipitation, où tout doit être vitesse et rentabilité. Et où finalement tout doit être en complète opposition avec l'immatérielle substance qui a permis l'éclosion de l'univers, de notre planète, et de notre appartenance à l'humanité.


La bande annonce du film en V.O. sous-titrée
                   


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