vendredi 8 octobre 2010

Ishikawa Takuboku, un grand poète de Haïku.


ISHIKAWA TAKUBOKU, POÈTE (1886-1912)

Cet émouvant poète né en 1886 dans la province nippone d’Iwate, et que l’on se plait souvent à qualifier de « Rimbaud nippon » compte tenu de sa vie météorique, a quitté ce monde chaotique dans sa 27ème année après une vie instable partagée entre son envie de bohème littéraire et ses obligations d'homme marié et d'instituteur inséré dans la société. Un destin qui évoque donc aussi celui de Verlaine ou même, dans le domaine de la peinture, d'un Gauguin qui n'aurait pas eu la force de tout envoyer balader pour prendre le chemin de l'exotisme et de l'aventure.



Adepte du Tanka, l'une des formes traditionnelles du poème court, et du Haïku, Takuboku fréquenta quelques poètes célèbres de l'époque, et échafauda patiemment son « art poétique ». Un moment intéressé par le roman et la nouvelle il publia même une autobiographie. Mais les tiraillements provoqués par son incapacité à choisir entre une vie bien rangée et son travail d'écrivain le diminuèrent nerveusement et physiquement, et vinrent aggraver une santé déjà fragile. Il finit par démissionner de son poste d'instituteur, abandonnant ainsi une vie relativement sécurisée. Son existence devint alors plus que précaire, comme ses revenus, et sa santé aléatoire. Il fréquenta des cercles littéraires, participa à quelques revues, trouva un emploi de correcteur et publia sporadiquement des articles ou des nouvelles dans divers quotidiens sans envergure. Installé à Tokyo en 1910, soit deux ans avant sa mort, il parvint à éditer à 500 exemplaires un grand recueil de poèmes intitulé Ichiaku no suna (Une poignée de sable) qui le fit connaître au delà du Japon, notamment après sa mort. 
De ce livre, les éditions Arfuyen à Paris publièrent 3 plaquettes de poèmes traduits du japonais par Alain Gouvret, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister : L'amour de moi (correspondant à sa première partie), Fumées (correspondant à sa deuxième partie) et Ceux que l'on oublie difficilement (correspondant à sa quatrième partie). Il y a 20 ans, étant en quête de poètes traditionnels du Haïku, je fus surpris de découvrir cet auteur contemporain qui respectait les techniques d'écritures ancestrales d'un Bashô tout en y apportant sa propre sensibilité d'homme moderne actif et désabusé. Une grande mélancolie émanait des écrits de Takuboku, l'auteur la célébrait dans ses courts vers :


Je me rappellerai la nuit
où j'ai parlé de mon amour            
à cet ami.

Le rire d'une femme tout à coup
me transperça
une nuit de saké froid dans la cuisine.

Je pense tendrement à celle
qui m'avait dit le jour de la fête des morts :
trouvons des vêtements et allons danser.

Ces paroles précieuses
que je n'ai jamais dites
restent dans ma poitrine.

Descendu à la gare au bout de la ligne
la neige brillait
je me suis avancé dans une ville désolée.

L’univers désenchanté de ce poète reste fascinant en ce sens qu’il cherche désespérément à s’affranchir des conventions sociales. La lucidité est là, terrible, il s’agit de regarder en face la tristesse que ce monde éprouvant suscite. Pour le poète, il est vital d’essayer d’échapper aux étouffantes réalités d’une société qui apparait trop rigide. S’en échapper par les arts, ou simplement par la sensualité d’un émouvant souvenir d’enfance, le paradis perdu. Chaque seconde de vie ressentie n’est pas seulement le constat de la beauté du réel, comme chez le maître Bashô, mais aussi l’expression du temps qui passe, de quelque chose que l’on perd :


Comme cerf-volant au fil coupé
l'allégresse de mes jeunes années
s'en est allée au vent.

La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue.

Est-il mort le maître
qui autrefois m'a donné
ce livre de géographie ?

Champs et rizières vendus
il ne leur reste que le Saké
combien me sont devenus proches les gens de mon pays.

Et soudain cette pensée : trois ans
que je n'ai pas entendu
le piaillement des oiseaux du pays.

Cette femme qui pleurait dans ma chambre
était-elle souvenir d'un roman
ou de l'un de mes jours ?




En 1912, Takuboku est confronté à la mort de sa mère. Extrêmement affligé par ce décès, peinant à trouver un éditeur pour son nouveau recueil et finalement trop affaibli par la tuberculose qui le ronge, le poète quitte définitivement notre monde d’illusions le 12 avril de cette même année. Il est devenu depuis une sorte de mythe au Japon où il est très aimé, très lu, et souvent célébré comme étant dans la pure lignée des poètes maudits occidentaux.


A la fin des vacances
la jeune enseignante d’anglais
n’a pas reparu.


Cet ami qui exaltait la foi
j’ai brisé sa croyance
sous un châtaigner au bord du chemin.


Ces livres qu’alors nous aimions tant
pour la plupart
ont cessé d’être lus.


La petite musique du marchand ambulant
comme si je pouvais recueillir
ma jeunesse perdue.


Je voudrais à nouveau m’appuyer au rebord
du balcon
de l’école de Morioka.



Statue d’Ishikawa Takuboku sur l'île japonaise d’Hokkaido

              

3 commentaires:

Nessim Saadaoui a dit…

L'article ne traite pas la question de la forme des poèmes de Tanka en trois lignes (et non en cinq) et parle du respectait les techniques d'écritures ancestrales d'un Bashô ! Est ce un specificité de Takuboku ?

Christian Larcheron a dit…

Bonjour et merci du passage. Les recueils de poèmes de Takuboku issus de ma bibliothèque comportent tous exclusivement des strophes de trois vers. Le texte original japonais proposé en face des traductions confirme cette disposition systématique. En ce sens ils sont donc en adéquation avec les vers de Bashô qui se présentent eux aussi en trois lignes (en tout cas dans les trois recueils de poèmes que je possède de ce grand poète nippon)...

Anonyme a dit…

Bonjour,

Suite à l'article de Mr. Nessim Saadaoui, je partage son avis au sujet de la disposition en trois lignes (et non en cinq). Ce serait bien de préciser (si cela vous est possible bien sur)quelle pourrait en être la raison ?
- La poétesse contemporaine Tawara Machi utilise aussi cette disposition que je trouve bien plus contemporaine et agréable à lire.

Mais, attention; nous ne sommes pas dans la forme Haïku (5-7-5), et l'auteur peut exprimer ses sentiments par rapport au monde, et se nommer (je) si il le désire.

Cordiales salutations, et félicitations pour la qualité de votre site !

Jean-Louis d'Abrigeon - 07200 Aubenas - jlance@orange.fr